Œuvres d’Horace, 1796· Livre Ii
ODE PREMIÈRE. À C. Asinius Pollion
Pollion, vous peignez les fureurs criminelles,Les causes, les effets des discordes cruellesQue Metellus consul vit naître parmi nous,De tant de factions les cruautés rivales,Nos ligues trop fatales,Les jeux de la fortune et ses funestes coups ;
Vous peignez, du pinceau d’une mâle éloquence,Nos glaives teints d’un sang qui crie encor vengeance.Mais combien de périls ont dû vous alarmer,Avant que votre muse ait osé l’entreprendre !Vous marchez sur la cendre,Qui cache un feu trompeur prêt à se rallumer.
Souffrez que pour un temps la grave MelpomènePar ses accents plaintifs n’afflige plus la scène.De l’état déchiré racontez le malheur,Et bientôt, ranimant votre veine fertile,Au cothurne d’EschylePar de nouveaux succès vous rendrez sa splendeur.
Illustre Pollion, votre noble éloquenceContre les oppresseurs protège l’innocence :Oracle du sénat, intrépide guerrier,Le Dalmate vaincu chante votre victoire,Et la main de la gloireSur votre noble front ceint un triple laurier.
Vous parlez, et j’entends les trompettes bruyantes :Je crois voir les coursiers fuir les armes brillantes :Des mourants, des vainqueurs j’entends déjà les cris :Je vois nos chefs couverts d’une poudre honorable,Et Caton indomptable,Seul debout au milieu de l’univers soumis.
Junon de Jugurtha veut donc venger l’outrage ?Les Dieux dont le secours ne put sauver Carthage,Immolent aujourd’hui les fils de ses vainqueurs.Est-il dans l’univers une plaine déserte,Qui, de tombeaux couverte,N’atteste nos forfaits ensemble et nos malheurs ?
La terre a bu le sang des légions romaines ;Leur chute a retenti jusqu’aux rives lointaines.Quel peuple peut encore ignorer nos revers ?Quel parage inconnu, quelle terre sauvage,N’a vu sur son rivageLe sang de nos soldats rougir les flots amers.
Mais où t’égares-tu, fille de Mnémosine ?Toi qui chantes les jeux sur ta lyre badine,Fuis les tristes accents du vieillard de Céos :Viens plutôt répéter, dans ce bois solitaire,Quelque chanson légèreQue t’inspira jadis la reine de Paphos.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources