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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres d’Horace, 1796· Épodes

ODE XVII. À Canidie

Pierre Daru· 113 vers

Horace à Canidie

C’en est fait, c’en est fait, et de votre scienceIl faut à vos genoux confesser le pouvoir.Mettez un terme à la vengeance ;Jouissez de mon désespoir.Par cette sombre nuit qui vous prête ses voiles,Par tous ces vers mystérieux,Qui font pâlir le jour et tomber les étoiles,Par le nom de Phœbé, qui voit du haut des cieuxVos sacrifices ténébreux,Épargnez-moi, cessez, ô Canidie,Cessez vos noirs enchantements,Et par des charmes plus puissantsDétruisez les effets d’une affreuse magie.

Achille ne repoussa pasLes larmes du roi de Mysie,Quoique pour arrêter ses pasCe prince eût conduit aux combatsLes meilleurs guerriers de l’Asie.

L’implacable fils de Thétis,Voyant le monarque de TroieA ses genoux jeter des cris,Lui rendit le corps de son filsQu’aux vautours il laissait en proie.

Circé changea les traits hideuxDes soldats du fils de Laërte,Fit luire la raison pour eux,Et fit tomber les poils honteuxDont leur peau rude était couverte.

Que vous m’avez puni de tous mes attentats,O trop puissante Canidie,Charme des matelots, des commis, des soldats !Ma jeunesse, hélas ! s’est enfuie ;De mon teint la rose est flétrie ;Une peau sans couleur couvre à peine mes os :J’ai sur mon front ridé vu ces cheveux si beauxBlanchir à cinquante ans par l’effet de vos charmes :Pour mes yeux condamnés à d’éternelles larmesLe jour n’a plus d’éclat, la nuit plus de pavots,Et mon cœur oppressé dévore ses sanglots.

Je suis vaincu ; je cède, et mon expérienceMe contraint d’avouer, trop tard pour mon malheur,Que des enchantements la fatale sciencePeut troubler la raison et déchirer le cœur.

Que vous faut-il de plus ?O terre ! ô ciel ! je brûle ;La robe de NessusTourmentait moins Hercule.

Dans les gouffres ardentsJamais les Dieux n’allumentDes feux plus violentsQue ceux qui me consument.

Quoi ! tu veux m’embraser de tes magiques feuxPour livrer une cendre vaineAux aquilons injurieux !Parle, je subirai ma peine.Quel sera mon supplice, ou quelle est ma rançon ?Faut-il d’une hécatombe acheter mon pardon ?

Ordonnes-tu qu’une lyre infidèleCélèbre ta pudeur, vante ta probité ?Jusques aux cieux ton nom sera porté,Et demain tu vas être une étoile nouvelle.

Jadis un chantre audacieuxOffensa la gloire d’Hélène ;Mais les fils de Léda, laissant fléchir leur haine,Lui rendirent pourtant la lumière des cieux.Barbare Canidie, imite leur clémence ;Rends-moi ma raison, tu le peux.Je t’en conjure, ô toi, qui d’un sang odieuxN’as point reçu la naissance.Ton bras n’est point souillé par de honteux forfaits ;Au milieu des tombeaux, non, tu n’allas jamais,Ainsi qu’une vieille sorcière,Du pauvre, après neuf jours, disperser la poussière.On connaît de ton cœur la sensibilité ;Et chaque fois que Lucine est venueHonorer ta fécondité,La pourpre, en longs ruisseaux sur ton lit répandue,A fait à tous les yeux briller ta chasteté.

Réponse de Canidie

Pourquoi donc t’épuiser en stériles prières ?Le rocher, insulté par la fureur des flots,N’est pas plus insensible aux cris des matelots.Ta bouche, de Cotys divulguant les mystères,Ta bouche aurait trahi nos secrets ténébreux :Tu te serais donné, comme un prêtre des Dieux,Le droit d’approfondir notre obscure science :De mon nom diffamé tu rempliras ces lieux ;Et je diffèrerais d’assouvir ma vengeance !

Aux femmes des Sabins va prodiguer tes dons ;Si la mort à ton gré trop lentement s’avance,Du Samnite et du Marse obtiens tous les poisons :Je saurai prolonger ta pénible existencePour te faire éprouver des supplices plus longs.

Prométhée aux vautours en vain demande grâce ;En vain Tantale implore et la mort et les Dieux ;Sisyphe en vain voudrait sur un mont sourcilleuxFixer de son rocher la fatigante masse :Les lois de Jupiter s’opposent à leurs vœux.

Comme eux, on te verra, dépouillant ton audace,Implorer le trépas pour terminer ton sort ;Tu voudras dans ton sein enfoncer une épée,Ou te précipiter d’une roche escarpée :Malheureux ! vainement tu chercheras la mort,Et le fatal lacet trompera ton effort.

C’est alors qu’à mes pieds écrasant ma victime,Je verrai l’univers soumis à mon pouvoir.La cire, tu le sais, à mon ordre s’anime ;Ton œil trop curieux, ton œil a pu le voir.De mes philtres vainqueurs la puissance est extrême :De la voûte des cieux ma voix peut arracherLes astres de la nuit et Diane elle-même :Je ranime les morts qu’a dissous le bûcher.Penses-tu que mon art trahira ma vengeance,Et que tu me verras pleurer son impuissance ?

113 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources