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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres d’Horace, 1796· Épodes

ODE XVI. Au peuple romain sur la guerre civile

Pierre Daru· 68 vers

Eh quoi ! pour la discorde un autre âge commence !Quoi ! sous ses propres coups Rome doit donc périr !Rome que du Toscan l’inutile vengeance,Que le fier Porsenna, ne put anéantir !

En vain elle a soumis l’Allobroge infidèle,Du féroce Germain les enfants belliqueux,Une cité rivale, un esclave rebelle,Et l’horrible Africain, l’effroi de nos aïeux.

Elle tombe, et par nous, par notre rage impie ;Elle tombe : et bientôt les affreux léopardsHabiteront le sol qui fut notre patrie ;Le pied du voyageur foulera nos remparts.

Un vainqueur, insultant la cendre de nos pères,De Romulus, ô ciel ! dispersera les os ;Ses yeux profaneront ces dépouilles si chèresQue dérobait au jour la voûte des tombeaux.

Quel espoir, dites-vous, quel asile nous reste ?O qui terminera notre honte et nos maux ?Romains, il n’en est qu’un : fuyez ce bord funeste,Portez vos pas ailleurs, ou livrez-vous aux flots.

Des sages Phocéens imitez les exemples :Détestant leur patrie, abandonnant leurs Dieux,Ils fuirent sur les mers et laissèrent leurs templesAu tigre moins coupable et moins féroce qu’eux.

Est-ce votre dessein ? Quel autre est préférable ?Accourez tous, pourquoi ces vains retardements ?Montons sur nos vaisseaux, l’augure est favorable ;Mais avant de partir proférons ces serments.

« Nous ne reverrons plus ces funestes campagnes,« Que lorsque le caillou nagera sur les flots,« Que l’Éridan fougueux franchira les montagnes,« Que les loups cesseront d’effrayer les troupeaux.

« Il faut qu’au sein des mers l’Apennin même tombe,« Avant qu’on puisse voir nos voiles de retour ;« Qu’une biche aime un tigre, et qu’enfin la colombe« Sente pour le milan tous les feux de l’amour. »

A l’espoir d’un retour séduisant mais funesteOpposons ces serments. Les Romains généreuxAccourront sur nos pas ; fuyons, laissons le resteVégéter sur des bords que menacent les Dieux.

Retenez, retenez des larmes inutiles.Âmes fortes, fuyez les bords Étruriens ;La mer nous est ouverte, allons chercher ces îlesOù Cérès tous les ans prodigue tous ses biens.

Les doux fruits de la vigne y naissent sans culture :Minerve de ses soins protège l’olivier :En fuyant la colline un doux ruisseau murmure,Et la figue noircit aux branches du figuier.

On n’y voit point les ours, sortis de leur repaire,Hurler pendant la nuit à l’entour des moutons :Le miel coule du chêne, et jamais la vipèreDans les champs infectés ne trace ses sillons.

Rapportant au bercail sa mamelle tendue,La chèvre avec douceur la présente à la main.O que de biens nouveaux charmeront notre vue !A nos moindres désirs la terre ouvre son sein.

Là, des saisons les Dieux tempèrent l’inclémence ;Jamais l’aridité n’y sèche les épis ;Les étoiles n’ont point de maligne influence ;Nulle contagion n’afflige les brebis.

Ces bords ne furent point l’asile de Médée ;Ce n’est point vers ces bords qu’osa voguer Jason,Qu’Ulysse vit longtemps sa flotte retardée,Et qu’Éole jeta les guerriers de Sidon.

Les Dieux aux gens de bien promirent ces rivages,Quand l’âge d’or fit place à des temps moins heureux :Voici l’âge de fer ; croyez-en mes présages,Fuyez, sages Romains, et volez vers ces lieux.

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres d’Horace, Paris, Levrault, Schoell et Cie, 1804· numérisation espace-horace.org· Sources