A maman, 1920· IV Souvenirs
Intérieurs
I
Je me souviens de mon berceauTout au fond, tout au fond d’un rêve.Il balançait comme un vaisseauSur la vague qui le soulève
Je me souviens de ta chansonTristement, tristement la même.Maintenant encore je l’aimeEt la redis à ta façon
Je me souviens des ombres bassesNoires, noires sur les murs blancs,Et de tous les fantômes lentsQui se promenaient dans les glaces
Je me souviens du grand plafondHanté, hanté par la veilleuse,Et de ma tristesse sans fond,Toute petite âme peureuse
Je sens encor, je sens encorCette toute première enfance,Et c’est en moi, lorsque j’y pense,Désespéré comme ta mort.
II
Quand venait le soir‖ tu cousais un peu…Travail de maman‖ jamais ne s’achève.Dans son fauteuil rouge,‖ au coin de son feu,Fumait notre père‖ en suivant un rêve
Autour de vous deux‖ qui ne disiez rien,Moi la plus petite‖ et mes sœurs aînéesNous faisions sans bruit‖ notre va et vient— Oh ! soirs de jadis,‖ ô fraîches années !
Parfois, doucement,‖ un rien de sommeilInclinait ton front‖ sur ton lent ouvrage.Et nous riions, nous,‖ c’était de notre âge,De ce geste là,‖ chaque soir pareil
Mon père rêvait‖ dans sa fumée acre.Toi, les yeux mi-clos,‖ tu dormais, mamanEt j’ignorais, moi,‖ que ces yeux de nacreMe montraient déjà‖ ton dernier moment.
III
Avant de vivre, avant‖ ce qui flambe et s’éteint,A l’âge adolescent‖ où tout l’être se cambre,C’était toi qui venais‖ m’éveiller dans ma chambre,Premier visage du matin
Les volets, en s’ouvrant,‖ te faisaient toute claire.Ton sourire un peu triste‖ annonçait : « Me voilà ! »Dans la grande maison,‖ tes filles et mon père,Toute la famille était là
C’était toi, c’était toi,‖ maman, toute vivante,Toi qui devais mourir‖ un jour seule avec moiEt je ne pleurais pas,‖ ces matins-là, d’émoi.Oh ! ta fin tragique et navrante !
C’était toi, droite, alerte,‖ et rose de santé :Et moi je n’étais pas‖ immensément ravie.« Bonjour, maman ! » disais-je.‖ Et c’est tout. Car ta vieMe semblait une éternité.
IV
Lorsque je débarquais‖ avec mon compagnon,L’Orient dans les yeux‖ et le rire à la bouche,Portant l’inquiétude‖ et l’orgueil de mon nomAu fond de mon âme farouche,
Lorsque je revenais‖ de mes lointains voyages,Du grand soleil arabe‖ et de l’infini bleu,Je vous trouvais tous deux‖ assis au coin du feuUn peu plus courbés par vos âges
Mais comprenais-je, hélas !‖ ô mon père et ma mère ?Souriants tous les deux,‖ vous sembliez pareils.Je secouais sur vous‖ mes déserts, mes soleils,Toute l’éclatante chimère,
Et je ne voyais point‖ passer sous votre porteLa grande ombre du spectre‖ éternel et sans yeux,Les doigts déjà tendus‖ vers tout ce qu’il emporte,Et qui vous guettait tous les deux.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8(abab) 9(abba)
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 10 syllabes (28 de 8, 24 de 12, 16 de 10)· profil 8, 5+5, 6+6
- Strophes
- 5 quatrains
- Mots à la rime
- a berceau / vaisseau masculine, classiqueb rêve / soulève féminine, classiquea chanson / façon masculine, classiqueb même / l’aime féminine, classiquea basses / glaces féminine, classiqueb blancs / lents masculine, classiquea plafond / fond masculine, classiqueb veilleuse / peureuse féminine, classiquea encor / mort masculine, non classiqueb enfance / pense féminine, classiquea peu / feu masculine, classiqueb s’achève / rêve féminine, classiquea rien / vient masculine, non classiqueb aînées / années féminine, classiquea sommeil / pareil masculine, classiqueb ouvrage / âge féminine, classiquea acre / nacre féminine, classiqueb maman / moment masculine, non classiquea s’éteint / matin masculine, non classiqueb cambre / chambre féminine, classiquea claire / père féminine, classiqueb voilà / là masculine, classiquea vivante / navrante féminine, classiqueb moi / d’émoi masculine, classiquea santé / éternité masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquea compagnon / nom masculine, classiqueb bouche / farouche féminine, classiquea voyages / âges féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea mère / chimère féminine, classiqueb pareils / soleils masculine, classiquea porte / emporte féminine, classiqueb yeux / deux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après A maman, Paris, LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE, 1920· Sources