A maman, 1920· IV Souvenirs
Verdures
I
Où fut mon âme avant‖ que d’être faite chair ?Je ne sais pas mon nom.‖ Suis-je garçon ou fille ?Deux ans… Trois ans… Je vois !‖ Un rond de soleil brilleDans mon premier jardin‖ qu’emplit toute la mer
Il semble qu’en ce corps‖ de deux ou trois annéesUn grand passé subsiste,‖ informe paradis.Parmi le va et vient‖ de mes cinq sœurs aînées,La vie humaine monte‖ à mes yeux agrandis
La pelouse, dans l’ombre,‖ est haute, décoiffée.Tout ce que j’aperçois‖ est de l’immensité.Un peu du merveilleux‖ d’avant fleurit l’été.Dans chaque rose dort‖ une petite fée
Il fait beau. Pourquoi donc‖ cette angoisse ? Pourquoi ?Cette fleur dans ma main,‖ qu’est-ce qui me l’a mise ?Je suis à cette place‖ où mes sœurs m’ont assise.Si grande sur l’allée,‖ est-ce l’ombre du toit ?
Je vais pleurer, ici,‖ petite, si petite.Ne va-t-on pas venir‖ à mon secours, vraimentUn pas… Deux bras tendus…‖ Oh ! prends-moi, prends-moi vite,Je te vois, je te sens…‖ C’est toi, maman !… Maman !…
Être sur tes genoux, oui, oui… De tout mon êtreC’est cela, seulement‖ cela que j’ai voulu.Car tes genoux, maman,‖ c’est encor l’absoluOù l’on était si bien,‖ hélas ! avant de naître…
II
Comme il fait chaud ! Je suis‖ une petite fille.Un tilleul vaste embaume‖ au-dessus du gazon.Les arbres sont chargés‖ de ciel et d’horizon,Leur grande ombre a des trous‖ où le soleil scintille
O beau temps ! La verdure‖ est renversée en moi.Je suis comme un miroir‖ tremblant où tout remue,Que le parc est profond !‖ Combien je suis émue !Mais je n’ai que dix ans…‖ J’ignore mon émoi
Petit être angoissé‖ que le soleil rassure,Je vis ce jour, si long‖ qu’il n’aura pas de nuit.Mes sœurs ! Les jardiniers‖ fauchent l’herbe, aujourd’hui !Sentez-vous dans le vent‖ la petite odeur sûre ?
Maman, à la maison,‖ coud en pensant à nous.Nous savons qu’elle est là‖ derrière les persiennes.Dans l’ombre, son ouvrage‖ est blanc sur ses genouxSon silence est chargé‖ de guêpes musiciennes
Nous sentons, à travers‖ les bonds que nous faisonsDans cette herbe coupée‖ à goût de pimprenelle,Qu’elle est là, notre mère,‖ et qu’elle est éternelleComme l’air, le soleil,‖ le ciel et les saisons.
Sur nos sommeils, réveils,‖ études, folles danses,A jamais sont ouverts,‖ sous deux simples bandeaux,A jamais sont ouverts‖ ses yeux de trois nuances,A jamais est penché‖ son frêle petit dos
Son âme est là, mêlée‖ à la verte féerie,Au milieu de nos jeux‖ qui crient à pleins poumonsEt c’est si naturel,‖ sa présence chérie,Que nous ne savons pas‖ même que nous l’aimons.
III
Me voici presque adolescente.Je joue encor, rieuse‖ et les cheveux au vent,Avec, sombre déjà,‖ cette âme effervescenteQui va rêvant, rêvant, rêvant
L’automne a des jaunes funèbres.La mer aux cent couleurs‖ y chante à pleine voix.Toute la poésie‖ attend dans mes vertèbres.La chasse court à travers bois
Enfant hanté qu’un rêve agite,J’aime, à travers mes jeux,‖ l’automne au désespoir.Parmi mes grandes sœurs,‖ au fond du vieux manoir,Notre mère est toute petite
Les yeux sauvagement au loin,J’écoute les accents‖ de la naissante lyre.Notre mère… Mon cœur‖ ne s’y attarde point,Pas plus qu’à l’air que je respire
Ses soins, son amour, sont les metsDont la table, toujours,‖ fut amplement servieNécessaire et fatale,‖ elle est, comme la vie,Présente, et ne mourra jamais.
IV
C’est la jeune fille tragiqueQui hante sans cesse les flots.Son cœur a d’immenses sanglots.C’est la jeune fille tragiqueQue mène un rêve nostalgique
Elle va, parlant à la mer,Cette fraternelle sirène.Son âme n’est jamais sereine.Elle va, parlant à la mer.Elle est ivre de sel amer
Elle les prévoit, les défaites,— Oui, l’horreur de tout ce qu’on voitMais elle a vingt ans. Elle croitQue les humains sont des poètes.Elle les prévoit, les défaites
Étrange, elle passe au lointain.Son cou porte un collier de baies.Elle est belle, le long des haies.Étrange, elle passe au lointain,Sœur du printemps et du matin
Et toi, toujours dans la demeure,Mère, tu vieillis pas à pas.L’enfant ne s’en aperçoit pas.Et toi, toujours dans la demeure,Tu vis, encor bien loin de l’Heure
— Le sait-elle, que tu vieillis,Que doucement ta force s’use ?Ta dernière enfant, cette museLe sait-elle, que tu vieillis,Tout à ses rêves inouïs ?…
Modeste, bonne, douce, intime,Elle sait seulement de toiQue c’est toi le foyer, le toit,L’être bon, doux, modeste, intime— Et que, cela, c’est légitime.
V
O jeunesse qui vas,‖ de toi-même occupée !Au jour venu, j’ai su ! J’ai suMon bonheur dans le parc moussu,Quand la vie enfin m’a frappée
Un certain soir, alors‖ que j’ai pour vivre aussi,Quitté ma maison, ma grisaille,Quand j’ai connu cette heure-ciQui vous arrache les entrailles,
Comme, ce certain soir,‖ j’ai bien senti, maman,Que ma chair venait de la tienne,Et quelle tendresse ancienneMe ligottait à toi, vraiment !
Après, après, ce fut‖ un immense silenceMon cœur vivait ailleurs, ôté.Maintenant c’est l’éternité,Ce silence bien plus immense
Moi qui ne disais rien,‖ toi qui devinais tout,C’était un miracle, il faut croire.— Dire que, pour toi, mon histoireN’aura pas été jusqu’au bout !
VI
C’est un parc frais et ténébreuxSur des lointains couleur de perle.La verdure a des dessous bleusOù chante la gaieté d’un merle
Ce cimetière printanier,Pieusement j’y suis venue.Des lilas sont dans l’avenueComme des fleurs hors d’un panier,
Les tombeaux blancs, dans l’ombre verte,En ce lieu du parfait sommeil,Tremblent de taches de soleil.Le mois de mai triomphe, certe !
Parmi les sépulcres je viensSaluer celui de ma mère.Et, le front bas, je me souviensAvec une tendresse amère.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 16(abba) 11(abab) 7(abbaa)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (76 de 8, 67 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 5 quatrains, 2 quintils
- Mots à la rime
- a chair / mer masculine, classiqueb fille / brille féminine, classiquea années / aînées féminine, classiqueb paradis / agrandis masculine, classiquea décoiffée / fée féminine, classiqueb l’immensité / l’été masculine, classiquea Pourquoi / toit masculine, non classiqueb mise / assise féminine, classiquea petite / vite féminine, classiqueb vraiment / Maman masculine, non classiquea être / naître féminine, classiqueb voulu / l’absolu masculine, classiquea fille / scintille féminine, classiqueb gazon / d’horizon masculine, classiquea moi / émoi masculine, classiqueb remue / émue féminine, classiquea rassure / sûre féminine, classiqueb nuit / aujourd’hui masculine, non classiquea nous / genoux masculine, classiqueb persiennes / musiciennes féminine, classiquea faisons / saisons masculine, classiqueb pimprenelle / éternelle féminine, classiquea danses / nuances féminine, classiqueb bandeaux / dos masculine, classiquea féerie / chérie féminine, classiqueb poumons / l’aimons masculine, classiquea adolescente / effervescente féminine, classiqueb vent / rêvant masculine, classiquea funèbres / vertèbres féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea agite / petite féminine, classiqueb désespoir / manoir masculine, classiquea loin / point masculine, non classiqueb lyre / respire féminine, classiquea mets / jamais masculine, classiqueb servie / vie féminine, classiquea tragique / nostalgique féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb sirène / sereine féminine, classiquea défaites / poètes féminine, classiqueb voit / croit masculine, classiquea lointain / matin masculine, classiqueb baies / haies féminine, classiquea demeure / l’Heure féminine, classiqueb pas masculine, classiquea vieillis / inouïs masculine, classiqueb s’use / muse féminine, classiquea intime / légitime féminine, classiqueb toi / toit masculine, classiquea occupée / frappée féminine, classiqueb su / moussu masculine, classiquea aussi / heure-ci masculine, classiqueb grisaille / entrailles féminine, classiquea maman / vraiment masculine, classiqueb tienne / ancienne féminine, non classiquea silence / immense féminine, classiqueb ôté / l’éternité masculine, classiquea tout / bout masculine, classiqueb croire / histoire féminine, classiquea ténébreux / bleus masculine, non classiqueb perle / merle féminine, non classiquea printanier / panier masculine, classiqueb venue / l’avenue féminine, classiquea verte / certe féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea viens / souviens masculine, classiqueb mère / amère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
143 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après A maman, Paris, LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE, 1920· Sources