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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ferveur, 1902· Regards

Lacs

Lucie Delarue-Mardrus· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 165 vers

A Félix Fénéon.

I Liminaire

Le long des peupliers‖ ou le long des sapinsEt dans les raisins des collinesCâlinesBondés de jus et de pépins ;

Au bord des torrents fous,‖ sur le mont noir et vertDont le haut plonge dans l’hiver ;Dans les villagesGris et rouges aux tuiles sages ;

Au cœur des prés où l’air‖ avait le goût de laitEt que le roux bétail peuplait,SonnaillesPonctuant de vertes ripailles ;

Parmi les pays durs‖ aux pentes de velours,Les improbables verreriesDes glaciers lourdsDont les grottes sont des féeries,

Tranquille, notre calme‖ et pensive amitiéA promené sa fantaisie,Sa poésie,Tenu les aspects sous son pied,

Pendant que, sourcilleux‖ ou souriant visage,Du haut des pics, du bout des parcs,Le paysageNous regardait avec ses lacs…

II

La route tourne. A droite, à gauche,Le paysage étend‖ ses vives aquarellesEt l’horizon tranquille‖ à tous ses bouts ébaucheLes vaporeuses citadellesDes montagnes sempiternelles.

Villages. Un peu de culture ;Toits rouges ; jaune des‖ moissons ; verts de la vigne ;Un long troupeau de bœufs‖ carillonne et pâture ;Un peuplier, étroite ligne,Donne au tout une architecture.

Mais au fond, dans les gris d’ardoiseDe l’Alpe dont les pics‖ se pâment dans un songe,Éclate tout à coup‖ l’incroyable turquoiseDu Léman qui cligne et s’allongeComme une prunelle sournoise.

III

Œil bleu du paysage‖ aimable, le LémanNous a longtemps bercés‖ sur ses profondeurs claires,Dans l’archipel surgi‖ des Alpes débonnairesQue noyaient les douceurs‖ mauves d’un ciel dormant.

Le sillage y traçait‖ son triangle illusoireEt se mourait au bord‖ vaudois sont les coteauxFructifiants trempaient‖ leurs plus charmants châteauxDans l’eau paisible où les‖ villages venaient boire…

Oh ! tours sous un chapeau‖ de feuilles ! Fins clochersDépassés par des peupliers !‖ Saules en houppes !Petits golfes proprets‖ et ronds comme des coupesCreusant la terre sans‖ misère et sans péchés !

Pointes et pics‖ qui sembliez‖ en gélatine !Mouettes au vol mou‖ gagnant l’autre versant,Qui vous apparentiez‖ dans le soir languissantAu gonflement joli‖ de la voile latine !

Oh ! dans les yeux‖ des passagères‖ au front pur,Ta nullité redite,‖ alme Léman, turquoisePacifique qui meus‖ ton éternel azurAu rythme intérieur‖ d’une valse viennoise !…

IV

Je tendrai mes deux mains‖ dures, qu’un désir pousse,Vers la fluidité‖ des paysages mous,Vers l’Alpe évaporée‖ et dressant contre nousSE fantômes surgis‖ du lit des mers d’eau douce.

Le voyage nous berce‖ au rythme des hamacs ;Un souffle gonfle au vol‖ les barques et les cygnes ;Les rivages sereins‖ fuient de toutes leurs lignes,Et, du fond de l’azur,‖ monte l’âme des lacs.

Je suis celle qui cherche‖ à tâtons une touffeContre le vide ouvert‖ qui la prend peu à peuA, saisir !… Je respire‖ et je mange du bleu,Je m’y débats, je m’y‖ enfonce, j’y étouffe !…

Et parmi la palette‖ exquise de tes ciels,Le burinage ferme‖ et fin de ta grisaille,Rêvant à ton bruit sourd‖ d’éternelle bataille,Ville noire de es‖ songes habituels,

J’appelle à mon secours,‖ du fond des heures molles,Ton labeur violent,‖ ta colère et ton mal,Car je sens, dans l’horreur‖ douce de l’idéal,Mon âme qui se meurt‖ comme un chant sans paroles…

V

Solitaire Bourget,‖ notre couple rêveurNe profanera pas‖ tes rives romantiques ;Mais ton flot tiède où l’Alpe‖ admire sa lourdeurSera sucré de nos‖ bouquets aromantiques,Quand nous noierons dans la‖ clarté de ton courantDes mains pleines de fleurs‖ et de feuilles d’automne…

Car nous voulons unir‖ nos yeux au bleu vivantQui met presque un regard‖ dans ton eau monotone,Et respirer l’odeur‖ tendre de ton azurEt sommeiller au bruit‖ musical de tes ondes,

Les soirs que, dans ton calme‖ identique au ciel pur,Répondant doucement‖ à nos âmes profondes,Soupirera parmi‖ les flûtes des roseauxL’âme de Lamartine‖ errante sur les eaux.

VI

Le reflet d’un couvent‖ se tord comme une anguilleDans la profondeur bleue‖ et tremblante du lac,Et le clocher, surgi‖ des épaisseurs d’un parc,Pique le ciel affable‖ avec sa mince aiguille.

Les moines ont vaincu‖ la sensualitéDe la terre dévote‖ où poussent les deux Signes :Un vin surnaturel‖ gonfle parmi les vignes ;Un pain divin germa‖ dans le blé de l’été.

Et tu sens que le vol‖ d’une aile archangéliqueDanse dans ton écharpe‖ au souffle matinal,Quand ta barque, fendant‖ un calme baptismal,Te balance sans bruit‖ sur le lac catholique…

VII

Les bateaux indolents,‖ creux comme des berceaux,Ont dorloté sans bruit‖ nos âmes sur les eaux.

Les lacs s’arrondissaient‖ à même la campagne,Clairs, dans la sertissure‖ abrupte des montagnes.

Le ciel et l’eau faisaient‖ échange de bleu pur,Et nous avons jeté‖ nos filets dans l’azur.

Les roseaux balançaient‖ leurs naturelles harpesOù s’accrochait le vol‖ tombé de nos écharpes…

Vive capture !… Oh, les‖ béants poissons du flot,Chacun dansant, rendant‖ son âme de joyau !

Lueurs, frétillements,‖ miracle des écaillesQui sortent du secret‖ des vagues, plein les mailles !

Oh ! le filet jeté‖ le long des jours dormantsEt qui revient chargé‖ du trésor des moments !

Filets du rêve en qui‖ la joie est capturée,Poissons, joyaux, moments,‖ bonheur, pêche dorée !…

VIII

Laisse ta barque fuir‖ plus vive qu’un poissonDans le silence huileux‖ du lac. Les rames pleurentSur l’eau verte et crevée‖ où tes bagues affleurentEt à laquelle un souffle‖ a donné le frisson.

Le rivage t’embaume‖ au parfum des campagnes,Il te frôle en passant‖ de ses derniers fourrés,Et tu mires au vol‖ tes sourires dorésLe long du courant plein‖ de ciel et de montagnes.

Et si, debout avec‖ les bras vers la Beauté,Le couchant tout au bord‖ du vertige te pose,Ta coiffure va doucement‖ perdre une rose,Au gouffre de la lourde‖ et profonde clarté.

IX

Le long des beaux jardins‖ sans demeure, va voirAux immobiles lacs‖ arrondissant leur coupeParmi de l’herbe drue‖ et du branchage noir,Les soirs laiteux tombés‖ dans l’eau qu’un cygne coupe.

De sa nage sans bruit‖ deux sillages s’en vontRegagner, en leur ligne‖ étroite et biaisée,Chaque rive contraire‖ où pleure une rosée,Et qui trempe dans l’eau‖ son mirage profond.

La tranquillité douce‖ et le pâle silenceAccompagnent la course‖ immaculée ; un pur,Un identique cygne‖ en reflet se balanceDans l’horreur du miroir‖ inéluctable et sûr…

Tu n’as pas su vers quelle‖ issue ou quelle terreRamait la royauté‖ si blanche des oiseauxPar la vie innommable‖ et changeante des eauxQu’écartait largement‖ son geste solitaire,

Mais tu savais, avec‖ l’intacte dignitéEt cette solitude‖ émouvante du cygne,Que voguait mollement‖ ton âme intacte et digneVers la nuit, le repos,‖ le silence, l’été…

X In Memoriam

Bleu Bourget et Seine d’argent,Dans les inquiètes nuitées,Nous avons fréquenté‖ vos douces eaux hantées,Aux peupliers debout‖ sur leur reflet plongeant.

L’aviron heurtait les miragesOù médite sans bruit‖ l’âme des paysages,Et nous, songeant sur l’eau qui luitAux Archanges défunts‖ qu’elle pleure aujourd’hui,

Pieusement nous effeuillâmes,Entre nos doigts mouillés‖ en mémoire des âmes,Dans le lac bleu, de verts‖ branchages de tilleul,Et, sur le fleuve gris,‖ l’aurore d’un glaïeul…

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
21[abba] 17[aa] 8[abab] 1[ababb] 2[ababa]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (133 de 12, 26 de 8, 4 de 4, 2 de 2)· profil 8, 2, 4, 6=6
Mots à la rime
a sapins / pépins masculineb collines / Câlines fémininea vert / l’hiver masculinea villages / sages fémininea lait / peuplait masculinea Sonnailles / ripailles fémininea velours / lourds masculineb verreries / féeries fémininea amitié / pied masculineb fantaisie / poésie fémininea visage / paysage féminineb parcs / lacs / lac / parc masculinea gauche / ébauche féminineb aquarelles / citadelles / sempiternelles fémininea culture / pâture / architecture féminineb vigne / ligne fémininea d’ardoise / turquoise / sournoise féminineb songe / s’allonge fémininea Léman / dormant masculineb claires / débonnaires fémininea illusoire / boire féminineb coteaux / châteaux masculinea clochers / péchés masculineb houppes / coupes fémininea gélatine / latine féminineb versant / languissant masculinea pur / azur masculineb turquoise / viennoise fémininea pousse / douce féminineb mous / nous masculinea hamacs / lacs masculineb cygnes / lignes fémininea touffe / étouffe féminineb peu / bleu masculinea ciels / habituels masculineb grisaille / bataille fémininea molles / paroles féminineb mal / l’idéal masculinea rêveur / lourdeur masculineb romantiques / aromantiques fémininea courant / vivant masculineb d’automne / monotone fémininea azur / pur masculineb ondes / profondes fémininea roseaux / eaux masculinea anguille / aiguille fémininea sensualité / l’été masculineb Signes / vignes fémininea archangélique / catholique féminineb matinal / baptismal masculinea berceaux / eaux masculinea campagne / montagnes fémininea pur / l’azur masculinea harpes / écharpes fémininea flot / joyau masculinea écailles / mailles fémininea dormants / moments masculinea capturée / dorée fémininea poisson / frisson masculineb pleurent / affleurent fémininea campagnes / montagnes féminineb fourrés / dorés masculinea Beauté / clarté masculineb pose / rose fémininea voir / noir masculinea vont / profond masculineb biaisée / rosée fémininea silence / balance féminineb pur / sûr masculinea terre / solitaire féminineb oiseaux / eaux masculinea dignité / l’été masculineb cygne / digne fémininea d’argent / plongeant masculineb nuitées / hantées fémininea mirages / paysages fémininea luit / aujourd’hui masculinea effeuillâmes / âmes fémininea tilleul / glaïeul masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

165 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Ferveur, Paris, LA REVUE BLANCHE, 1902· numérisation poesies.net· Sources