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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Horizons, 1905· La mort

Colloque

Lucie Delarue-Mardrus· 20 quatrains, alexandrins, 80 vers

La mort m’a dit : « Poète,‖ i l est temps ! Si tu veux,» Doucement je mettrai‖ mes doigts sur tes paupières,» Et tu t’endormiras‖ dans la pleine lumière,» Avant d’avoir perdu‖ le souvenir des dieux.

» Ainsi, devançant l’heure‖ où les êtres se couchent,» J’offre à ta jeune vie‖ un émouvant destin ;» Car je vais, d’un ciseau‖ funèbre et clandestin,» En pleine passion‖ sculpter ta belle bouche.

» Je suis douce. Mon lit‖ est mol, ample, profond ;» Dans mon parterre en fleurs‖ un beau soleil se joue.» La place est déjà creuse‖ où tes cendres seront,» Je sens déjà fleurir‖ mes roses dans tes joues. »

— Mais moi j’ai dit : « Je veux‖ rester encore un peu» A l’étroit de mon corps‖ païen, près de mon âtre.» Car j’aime le luth courbe‖ et l’amphore d’albâtre» De ma forme, et mon front‖ natté de petit dieu.

» Car j’aime mon esprit‖ ivre de solitude,» Tout le mal qui m’est fait,‖ tout le mal que je fais,» La joie et la douleur,‖ le plaisir et l’étude,» Et le Pour, et le Contre,‖ et la Cause et l’Effet.

» J’aime… J’aime !… Je veux‖ munir aux paysages,» Je veux la nuit, je veux‖ le vent, je veux la mer,» Et baiser tour à tour‖ sur leurs quatre visages» Les exactes saisons‖ au regard sombre ou clair.

» J’aime… J’aime !… Je veux‖ la musique des lignes,» L’océan des regards,‖ tout le parfum, l’émoi» Des soirs, et la douceur‖ flexible autour de moi» Des purs bras féminins‖ pareils aux cous des cygnes.

» J’aime… J’aime !… Je veux‖ à l’heure où meurt le jour,» Sentir mon front brûler‖ mes paumes insensées,» Et, séraphiquement,‖ nourrir dans ma pensée» Pleine d’astres, l’effroi‖ d’éternelles amours. »

— Elle m’a dit : « Il faut‖ mourir avant la honte» De vieillir dans ta chair‖ et ta pensée. Il faut» Tomber, chantant encor,‖ comme Orphée et Sapho,» Quand ton désir de tout‖ t’accable et te surmonte.

» Je te délivrerai‖ du doute de ton cœur.» Tu seras dans la terre‖ ainsi qu’une semence,» Tu sauras tout ce qui‖ finit et recommence,» Tu connaîtras l’Après‖ dont les vivants ont peur. »

— J’ai dit : « La fin hâtive‖ est un destin qu’on vante,» Mais je renonce à son‖ prestige funéral.» Car l’horreur de vieillir‖ est encore vivante,» Et je crains mon néant‖ encor plus que mon mal.

» J’ai peur de ne plus rien‖ connaître dans ta fosse !» A quiconque est passé,‖ qu’importe l’Avenir ?» La vie a beau durer,‖ ma sensation fausse» Dit vrai : Le monde meurt‖ de mon dernier soupir.

» Si loin qu’on se souvienne‖ et si longtemps qu’on pleure,» Quels longs regrets vaudront‖ jamais mon cœur battant ?» La mort ! La mort ! Recule‖ encor ma dernière heure,» Laisse-moi vivre pour‖ t’aimer. Je t’aime tant !

» Partout se dresse en moi‖ ta suprême pensée.» C’est toi qu’en toute chose‖ étreint ma passion.» L’amour même me montre,‖ aux faces renversées» Des femmes, ta tragique‖ et pure expression.

» Sans toi rien ne me plaît,‖ sans toi rien ne m’étonne :» Rythmes, parfums, couleurs,‖ paroles ou contours» Te doivent le trésor‖ de ne durer qu’un jour,» C’est ton enchantement‖ qui ravage l’automne.

» Ah ! je te cherche dans‖ l’automne ! Les chemins» Abandonnés me voient‖ étreindre l’or d’octobre,» Et c’est toi seule, amante‖ austère, ardente et sobre,» Qui craques toute avec‖ les feuilles dans mes mains.

» Tu ne trouveras pas‖ d’âme plus amoureuse», Que la mienne, d’amant‖ plus grave et plus hardi.» Qui, saurait comme moi‖ t’aimer, Mystérieuse,» Seule inconnue, ô toi‖ qui n’as encor rien dit ?… »

— Elle a repris : « Regarde‖ encor mon spectre insigne,» Car je m’éloigne avec‖ un doigt contre les dents.» T’impose-je silence‖ ou bien te fais-je signe ? •» Cherche le sens du geste,‖ ironique ou prudent ! »

Elle a ri. Je n’ai su‖ ce qu’elle voulait dire.J’ai vu derrière moi‖ s’effacer son contour.Est-elle absente pour‖ cent ans ou pour un jour ?Suis-je dans son oubli ?‖ Suis-je son point de mire ?

Gomme jadis, la route‖ est offerte à mes pas,Mon être audacieux‖ pense, aime, rit et pleure…Est-ce un commencement ?‖ Est-ce une dernière heure ?Je ne sais pas… Je ne‖ sais pas… Je ne sais pas.

Versification

Forme
20 quatrains (strophes variées)
Rimes
11(abba) 9(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
20 quatrains
Mots à la rime
a veux / dieux masculineb paupières / lumière fémininea couchent / bouche féminineb destin / clandestin masculinea profond / seront masculineb joue / joues fémininea peu / dieu masculineb âtre / d’albâtre fémininea solitude / l’étude féminineb fais / l’Effet masculinea paysages / visages féminineb mer / clair masculinea lignes / cygnes féminineb l’émoi / moi masculinea jour / amours masculineb insensées / pensée fémininea honte / surmonte féminineb faut / Sapho masculinea cœur / peur masculineb semence / recommence fémininea vante / vivante féminineb funéral / mal masculinea fosse / fausse féminineb l’Avenir / soupir masculinea pleure / heure féminineb battant / tant masculinea pensée / renversées féminineb passion / expression masculinea m’étonne / l’automne féminineb contours / jour masculinea chemins / mains masculineb d’octobre / sobre fémininea amoureuse / Mystérieuse féminineb hardi / dit masculinea insigne / signe féminineb dents / prudent masculinea dire / mire féminineb contour / jour masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Horizons, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1905· Sources