Horizons, 1905· Le songe d’un soir rouge
Le songe d’un soir rouge
A Armande de Polignac-Chabannes.
Si le soleil pesant‖ se couche quelque partA travers des pins droits‖ qui pleurent leur résine,Moi, ce soir, je ne vois‖ qu’à travers des usinesS’allumer le brandon‖ de ce rouge départ.
J’ai rencontré, tombé‖ dans l’herbe sèche et dureDes talus de Paris,‖ un homme pâle et molÉcartelé par un‖ sommeil au vitriol,Qu’auréolait de noir‖ une casquette obscure.
Il dormait. Ce couchant‖ était autour de luiComme la mer de sang‖ de quelque coup de lanceA son côte ; des bras‖ en croix la SouvenanceMontait. Et sur la ville‖ il faisait déjà nuit.
— Ecce Homo !… Sur son‖ sommeil, la pourpre brèveDe l’heure déploiera‖ son émerveillement.Il verra l’incendie‖ et le sang de son rêve,Et ce sera‖ la vérité‖ pour un moment.
Car le leurre ancien‖ s’est tu faute d’apôtresEt nulle douce voix‖ n’apaise plus les cris.On avait dit : « Il faut‖ s’aimer les uns les autres. »Mais cela n’a pas pris…‖ Mais cela n’a pas pris !…
Les ongles et les dents‖ ont repoussé sans peine.Il est temps de manger,‖ pauvres gens ! Mangez-nousRéveille-toi ! Debout,‖ homme en croix, Christ de haineIl est temps de traîner‖ le monde à tes genoux.
Les Révolutions‖ fermentent dans la cuve ;Chaque porte fermée‖ attend l’effort des poings.Le vent du soir apporte‖ un pathétique effluve :Débordant l’horizon,‖ Paris déferle au loin.
Que les soifs et les faims‖ courent à la curée !Cette nuit est la nuit‖ du grand leurre du sang !Les pavés qu’on oublie‖ attendent la maréeÉcarlate, pour boire‖ au flot envahissant.
La ville folle veut‖ qu’on la viole et cerne,Elle se plaît au bruit‖ des grincements de dents.Anarchie ! Anarchie !‖… — Une poussée interneNous gonfle ; et, sans parler,‖ nous rions en dedans.
Rire de l’ironie‖ intime, rire immense :Les Révolutions ?‖… C’est nous qui les ferons !Elles vont se heurter‖ où tout meurt et commence,Dans notre esprit, parmi‖ la ville de nos fronts.
Elles triompheront‖ à jamais dans nos songes.Nous, nous rêvons ; vous, vous‖ vivez. Double cheminLa vie est pauvre ; son‖ butin n’est qu’un mensonge.Le rêve seul est riche‖ et tient tout dans ses mains.
Le rêve est seul vainqueur‖ de toutes les batailles.Il est le Contre, il est‖ le Pour, le Tout-Puissant.Pour vous, vous lutterez‖ les pieds dans vos entraillesJusqu’au jour revenu‖ de cuver tout le sang ;
Jusqu’au jour où l’on tombe‖ écartelé dans l’herbeAvec la ville et le‖ couchant autour de soi,Ivre-mort d’un‖ étrange vin,‖ les bras en croix,Recommençant le geste‖ et nous laissant le Verbe.
Et longtemps nos regards‖ noyés d’inactionRegarderont dormir‖ l’homme ; et la pourpre brèveDe l’heure déploiera‖ sa vaste allusionSur sa tête ; et le soir‖ saignera dans son rêve ;
Et notre pitié‖ jettera son grand cri,Car nous serons debout‖ sur toi, sinistre épave,Pauvre à jamais,‖ pauvre de cœur,‖ pauvre d’esprit,Toi, loque, toi, vaincu,‖ toi, brute, ô notre esclave !…
Versification
- Forme
- 15 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 4(abba) 11(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a part / départ masculineb résine / usines fémininea dure / obscure féminineb mol / vitriol masculinea lui / nuit masculineb lance / Souvenance fémininea brève / rêve féminineb émerveillement / moment masculinea d’apôtres / autres féminineb cris / pris masculinea peine / haine féminineb Mangez-nous / genoux masculinea cuve / effluve féminineb poings / loin masculinea curée / marée féminineb sang / envahissant masculinea cerne / interne féminineb dents / dedans masculinea immense / commence féminineb ferons / fronts masculinea songes / mensonge féminineb chemin / mains masculinea batailles / entrailles féminineb Tout-Puissant / sang masculinea l’herbe / Verbe féminineb soi / croix masculinea d’inaction / allusion masculinea cri / d’esprit masculineb épave / esclave féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Horizons, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1905· Sources