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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La figure de proue, 1908· En marge

Trois voix de ce temps

Lucie Delarue-Mardrus· strophes variées, alexandrins, 100 vers

I Voix des rois

A bout de sang. La race‖ en nous est un vampire.Donc, comment serions-nous‖ des hommes, étant rois ?Et si le monde dit :‖ « Que la lumière soit ! »Que comprendrions-nous ?‖ Le monde, c’est l’Empire.

L’huile du droit divin‖ brille à nos têtes d’or ;Mais nous ne savons pas‖ pourquoi nos yeux sont tristesPendant qu’autour de nos‖ clinquants vivent si fortLes foules, ouvriers,‖ penseurs, rêveurs, artistes.

Or, sur ta pourpre, ô sang‖ de la réalité.Quand nous traînons ainsi‖ la pourpre des légendesEt l’ennui, faut-il donc‖ que notre cœur entendeGronder aux quatre vents‖ l’hymne à la liberté ?

Faut-il donc sur nos yeux‖ nos mains terroriséesPour ne pas voir monter‖ sur nos États amersL’épouvantable, rouge‖ et magnifique merDe la révolte en roule‖ où grincent des risées ?

Les bons droits sont autour‖ de nous comme des loups.Mais s’il ne se peut pas‖ que la meute se taise,Si nous sentons toujours‖ vaciller sur nos cousLe chef inconscient‖ et doux de Louis seize,

Amen ! Vers un vétuste‖ et niais infini,Sans nous plaindre, levons‖ de sublimes fronts calmes,Et, d’avance, tendons‖ nos bras martyrs aux palmes.Ignorant quel long crime‖ avec nous est puni.

Pour pénétrer tout droit‖ en pleine apothéose,P’ace à l’Histoire, au seuil‖ du couchant violet.Sans avoir soupçonné‖ jamais de quelle choseToute l’humanité‖ debout nous en voulait…

II Voix du rêve

L’intime liberté,‖ la liberté tout bas,Nous l’enseignons à l’homme,‖ en secret, face à face.Mais, si l’heure a sonné‖ de l’anarchie en masse.Du fond des quatre points‖ nous appelons le tas.

Moutons ! Moutons ! le maître‖ a mis ses belles marquesMajuscules au flanc‖ des dociles toisons.Mais viennent à craquer‖ les planches qui vous parquent.Votre débordement‖ crèvera l’horizon.

Que, sur les grands chemins‖ de poussière ou de neige.Vous inscriviez‖ votre ruée‖ avec du sang.Qu’importe, si déjà‖ le berger tout puissantPâlit de peur, de voir‖ que son troupeau l’assiège ?

Moutons, moutons humains !‖ Foules ! Tous les sans nomsTous les sans droits, venez !‖ C’est le jour du délireDes cœurs. S’ils sont en vous‖ tendus comme des lyres.Chantez, huez, gueulez‖ plus fort que les canons !

Vos millions de voix‖ réveilleront le monde.Toutes les nations,‖ prises d’étonnement.Écouteront debout‖ comme le souffle grondeD’un peuple, génial‖ poète d’un moment.

Ivresse ! O coup d’épaule‖ aux portes millénaires,Air vierge respiré‖ pour la première fois,Sombre fléau faisant‖ à grands coups, sur son aire.Sortir la liberté‖ de la gerbe des rois !

— Or, nous vous l’enseignons,‖ vous tous qui voulez vivrePas de mornes revers‖ aux géantes horreursDes révoltes. Gardez‖ vivante dans vos cœursCette exultation‖ du jour qui vous délivre.

Que chacun porte en soi‖ toute l’humanité.N’accueillez pas dans vos‖ esprits l’oubli du crime ;Que ne s’y taise point‖ la clameur unanime,Le cri d’accouchement‖ de votre liberté.

Craignez pour lendemain‖ le jour-le-jour infâme,La routine de ceux‖ que vous avez jugés,Leurs maisons, leurs soucis,‖ leurs livres et leurs femmes,L’ornière de leur vice‖ et de leurs préjugés.

Que le quotidien‖ forfait de l’égoïsme.Que la honte des lois‖ et des religionsNe vous atteignent pas‖ de leur contagion,N’abâtardissent pas‖ votre rouge lyrisme.

Mais quand tout sera coi‖ sous des gazons épais.Bâtissez sur le plan‖ des rêveurs que nous sommes.Aimez-vous. Travaillez.‖ Pensez. Soyez en paix,Soyez dignes, soyez‖ simples. Soyez des hommes.

III Voix du peuple

Ceux-là, leur foi, leur loi,‖ leurs livres, leurs maisons.Ceux-là, contre lesquels‖ nos vagues se soulèvent.Ceux-là qui font rugir‖ nos cœurs et nos raisons.Ceux-là que nous avons‖ jugés, c’est notre rêve.

C’est le lendemain vrai‖ de notre liberté.Le mur neuf reconstruit‖ sur le mur millénaire,Nos fils, le sang du sang‖ révolutionnaireSur les chemins de boue‖ ou de neige égoutté.

Aujourd’hui, le beau souffle rauque,‖ hommes ou femmes.Passe en nous. Mais ce n’est‖ que le moment d’un cri.Demain, pour reposer‖ notre grand corps meurtri,Nous nous endormirons‖ pour nous lever infâmes.

Notre soc indigné‖ retournant le sillonHumain, croit s’attaquer‖ à la mauvaise graine,Mais déjà la moisson‖ d’injustice et de haineRepousse au dur labour‖ de nos rébellions.

Donc, ayant dit tout haut‖ ce que nous voulions dire,Réclamé devant tous‖ ce qui nous était dû.Notre foule, poète‖ en feu, ne sera plus.Et dans l’oubli muet‖ se détendra la lyre.

C’est pourquoi, de nos mains‖ sanglantes, nous mettronsL’huile rance des rois‖ au front des Républiques,Et livrerons le monde‖ aux nations obliquesQue nous aurons laissé‖ couver dans nos girons.

Pour que la Ville avec‖ son masque de façades,Avec son monstrueux‖ et morne jour-le-jour,Stupide, dans l’orgueil‖ des prisons et des tours,Renaisse lentement‖ du cœur des barricades.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
16(abba) 9(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
11 quatrains
Mots à la rime
a vampire / l’Empire féminineb rois / soit masculinea d’or / fort masculineb tristes / artistes fémininea réalité / liberté masculineb légendes / entende fémininea terrorisées / risées féminineb amers / mer masculinea loups / cous masculineb taise / seize fémininea infini / puni masculineb calmes / palmes fémininea apothéose / chose féminineb violet / voulait masculinea bas / tas masculineb face / masse fémininea marques / parquent féminineb toisons / l’horizon masculinea neige / l’assiège féminineb sang / puissant masculinea noms / canons masculineb délire / lyres fémininea monde / gronde féminineb d’étonnement / moment masculinea millénaires / aire féminineb fois / rois masculinea vivre / délivre féminineb horreurs / cœurs masculinea l’humanité / liberté masculineb crime / unanime fémininea infâme / femmes féminineb jugés / préjugés masculinea l’égoïsme / lyrisme féminineb religions / contagion masculinea épais / paix masculineb sommes / hommes fémininea maisons / raisons masculineb soulèvent / rêve fémininea liberté / égoutté masculineb millénaire / révolutionnaire fémininea femmes / infâmes féminineb cri / meurtri masculinea sillon / rébellions masculineb graine / haine fémininea dire / lyre féminineb dû / plus masculinea mettrons / girons masculineb Républiques / obliques fémininea façades / barricades féminineb jour-le-jour / tours masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Figure de Proue, Paris, Fasquelle, 1908· numérisation archive.org· Sources