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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Occident, 1901· Paroles I

Le poème de la vie et de la mort

Lucie Delarue-Mardrus· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 169 vers

L’être

Je me suis éveillé‖ dans l’aurore naissanteQui luit au ciel son joyau clair ;Je me suis éveillé‖ dans la tiédeur de l’airQui sans cesse refait‖ la terre adolescente ;Je me suis éveillé‖ dans l’aurore naissante,Dans les flocons d’avril‖ qui fleurissent la senteEt dans la beauté de ma chair.

Et je tends mes deux bras‖ lyriques vers les choses,Car mon âme, de l’aube au soir,Pour ses torrents de vie‖ appelle un déversoir ;Car l’exaltation‖ gonfle mes lèvres closesEt je tends mes deux bras‖ lyriques vers les choses,Avides de brûler‖ dans des apothéosesAinsi qu’un vivant encensoir.

J’ai soif de la beauté,‖ j’ai soif de la lumièreEt de la force et de l’ampleurAssez pour contenir‖ l’univers dans mon cœur ;Voulant plus que la joie‖ humaine coutumièreJ’ai soif de la beauté,‖ j’ai soif de la lumière,Et je vais les saisir‖ dans l’étreinte première,De ma belle jeunesse en fleur.

Mon âme s’ouvre à tous,‖ profonde et fraternelle,Ma chair s’offre à la volupté.Ah ! que viennent l’amour,‖ la beauté, la bonté !Car ! pour participer‖ à la joie éternelle,Mon âme s’ouvre à tous‖ profonde et fraternelle,Var je sens palpiter‖ comme un aigle son aileL’espoir dont mon être est hanté !

Le premier spectre

Je suis là.

Le second spectre

Je suis là.

L’être

Quelles sont ces deux ombres ?Elles s’assoient ainsi‖ que deux visiteurs sombresEt muets, toutes deux‖ à ma porte. L’une a,A même la figure,‖ un masque d’incarnatEt qui rit ; et sa robe‖ est d’étoffe fleurie ;Une couronne prise‖ à travers champs marieLe vif de des couleurs‖ au noir de ses cheveux.Et l’autre a répandu‖ sus ses membres nerveuxUne étoffe de lin‖ imiteuse de lange,Pendant que rien ne luit‖ sur son visage étrangeQui n’a ni yeux, ni nez,‖ ni bouche, que ses dents ;Elle semble cacher‖ dans ses drapés prudentsQuelque arme à tranchant clair‖ dont je ne me rends compte.

Le premier spectre

Nous sommes là tous deux‖ pour te conter un conte,Mais, avant que nos voix‖ te parlent tour à tour,Lève la belle robe‖ où se fond mon contour,Fleure les belles fleurs‖ dont ma tête se noue,Écarte le beau masque‖ appliqué sur ma joueEt, sous ma robe, vois‖ mes blessures saigner,Tous mes calices frais‖ prêts à t’empoisonnerEt son mon masque gai‖ sangloter ma figure.Je suis la Vie.

Le second spectre

Et moi,‖ soulève ma vêturePauvre qui ferait croire‖ un corps sous ses plis faux ;

Tu n’y vois qu’un squelette‖ étriqué ; mais la faulxQue j’y cachais t’éclate‖ aux yeux, arme qui resteTerriblement rivée‖ au hasard de mon geste.Je suis la Mort.

L’être

O couple‖ affreux ! Spectres jumeaux !Quelle histoire d’horreur‖ va sortir de vos mots !

Le premier spectre

Vois ! Des cortèges vont‖ sans but ; ah les cortèges,Les mornes, les pareils toujours !Par villes et par champs,‖ par les nuits, par les jours,Par les printemps et par les neiges !

Vois ! Ce sont des bras fous‖ tragiquement tordusEt des bouches d’où le cri monte,Cri de révolte et cri‖ de deuil, misère et honte,Désirs et doutes éperdus.

Vois ! la faim râle au fond‖ des taudis, et le viceEmplit bouges et lupanars,Et la maladie âpre‖ aux milles cauchemarsGrouille et déborde de l’hospice ;

Vois ! les adieux, l’orgueil‖ à bas, l’amour trahiHurlent, poussés vers les suicides,Vers le plaisir tueur‖ de mémoires lucides,Vers l’alcool recéleur d’oubli ;

Les refuges cherchés‖ gardent leurs portes closes,L’amour est un leurre et l’art ment,La musique et les vers‖ sont un nouveau tourmentOù resanglotent les névroses,

Et l’Idéal, idole‖ au geste solennel,Debout et le chef dans les nues,Répond aux piétés‖ des foules accouruesPar un « à quoi bon ? » éternel !

L’être

Au secours ! Au secours !…

Le spectre

Écoute la sentenceÉpouvantable jusqu’au bout :Tu resteras toujours‖ vivant, toujours deboutMalgré l’enfer de l’existence,

Marqué tout à la fois‖ dans ta chair et ton cœurPar la grande misère humaine,Rides du lourd péché,‖ de l’espérance vaineEt de l’inutile labeur,

Et, flagellé, rempli‖ d’horreur et d’anémie,Dans le silence et l’abandon,Sombre, tu couveras‖ une haine sans nomPour ton ambiance ennemie !

Et maintenant, adieu !‖ vers l’avenir mauditDont l’effroi déjà te trépane,Déambule, pantin !‖ navigue, barque en panne !Pour moi, je me rassieds. J’ai dit !

L’être

O bonne mort ! ô mort‖ douce et pleine de grâce,C’est vers toi, dans l’horreur‖ folle qui me terrasseQue, les yeux ruisselants‖ de trop d’affliction,Je tends mes bras chercheurs‖ de consolation,Éternelle présence‖ à qui mon pas se rive,Seul but où diriger‖ mon atroce dérive,O toi l’unique, ô toi‖ l’immanquable, la sœur,Prends-moi comme un enfant‖ qui pleure sur ton cœurEt conte-moi tout bas‖ la croyance future ;Car, puisque rien n’a pu‖ dans toute la natureAssouvir le désir‖ dont j’étais dévoré,Puisque je reste en deuil‖ de mon espoir doréPuisque pour cette soif‖ dont mon âme déssècheJe n’ai pu nulle part‖ trouver de source fraîche,

A moi l’espoir qui fait‖ renaître les cœurs morts !A moi la bonne paix‖ hanteuse d’âmes veuves !A moi le baume en qui‖ les esprits et les corpsSe guérissent du mal‖ profond de trop d’épreuves !

A moi la joie après‖ la mort, remplacementDu bonheur que cherchait‖ mon âme printanière,Seule source où pourra‖ boire éternellementMon éternelle soif‖ de Vie et de Lumière !

Ah ! puisqu’il FAUT connaître‖ ici-bas la douleur,Puisque la loi fatale‖ est pour nous tous la même,Donne-moi la douleur‖ où l’on met tous son cœur,Donne-moi la douleur‖ au fond de qui l’on aime :

Fais que mon désespoir‖ se fonde en piété,Fais qu’âme et chair je sois‖ une double victimeD’un holocauste fait‖ à la DivinitéGrand d’être volontaire,‖ énergique, anonyme ;

Que je serve d’enclume‖ à ce divin marteau,Que mon infimité‖ se grandisse et rehausseD’obéir tout entière‖ à l’Infini, plutôtQu’à cette vanité‖ terrestre, inepte et fausse,

Et parmi le chagrin,‖ la souffrance et l’ennui,Dans ce cortège humain‖ qui languit et qui pleure,S’il faut vivre, je vis !‖ Mais que ce soit pour lui,Dieu ! Dieu, mon seul espoir,‖ mon but et ma demeure !

Le second spectre

Clame ton impuissance‖ ou prie humble et tout bas,Le muet Infini‖ ne te répondra pas.Le suprême dédain‖ de cette offre sublimeDe sacrifice auguste,‖ austère, entier, INTIME,Tombe, avec ce silence‖ implacable, sur toi.Il n’y a ni l’espoir,‖ ni le but, ni le toitDerrière le secret‖ de la voûte infinie.Pour moi, je t’apprendrai‖ la peur de l’agonie,Le remords de la fin,‖ la terreur de l’après,Toutes ces affres qui,‖ soit de loin, soit de prèsTe guettent, puisqu’il faut‖ que tout être succombe ;Je t’apprendrai l’horreur‖ de l’oubli sur ta tombe,Seconde mort à qui‖ nul n’échappe ici-bas.Mais, où ton âme ira,‖ tu ne le sauras pas.Que le monde sur toi‖ laisse tomber sa porte,Je ne te dirai pas‖ les lieux où je t’emporte.Maintenant, tends au ciel‖ ton bras désespéré ;Cherches-y le prétexte‖ et la raison ; muré,Lève sur cet espace‖ ouvert ton œil avide,Et tu n’y verras rien‖ qu’un formidable vide,Cependant qu’à tes pieds‖ monte le mauvais bruitDu monde qu’à présent‖ toute ton âme est fuit,Hideux de sa douleur‖ et de sa gaîté pireComme un sanglot noyé‖ dans un éclat de rire !

L’être

L’horreur de ton discours‖ est plus profonde encor…Au secours ! Au secours !‖… Ah la vie et la mort !…Ah ! spectres !… Où vous fuir ?‖ Où cacher ma détresse,O vide en qui ma tête‖ impuissante se dresse ?…Rien !… Rien… nuit, solitude‖ et silence… O mon cœur,Quelle épouvante !… Où fuir ?‖… J’ai peur ! J’ai peur ! J’ai peur !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
4[abbaccb] 36[aa] 10[abba] 6[abab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (141 de 12, 28 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a naissante / adolescente féminineb clair / l’air / chair masculinec naissante / sente fémininea choses / closes féminineb soir / déversoir / encensoir masculinec choses / apothéoses fémininea lumière / coutumière féminineb l’ampleur / cœur / fleur masculinec lumière / première fémininea fraternelle / éternelle féminineb volupté / bonté / hanté masculinec fraternelle / aile fémininea là / ombres / sombres fémininea a / d’incarnat masculinea fleurie / marie fémininea cheveux / nerveux masculinea lange / étrange fémininea dents / prudents masculinea compte / conte fémininea tour / contour masculinea noue / joue fémininea saigner / t’empoisonner masculinea figure / Vie / vêture fémininea faux / faulx masculinea reste / geste fémininea Mort / jumeaux / mots masculinea cortèges / neiges féminineb toujours / jours masculinea tordus / éperdus masculineb monte / honte fémininea vice / l’hospice féminineb lupanars / cauchemars masculinea trahi / d’oubli masculineb suicides / lucides fémininea closes / névroses féminineb ment / tourment masculinea solennel / éternel masculineb nues / accourues fémininea secours / sentence / l’existence féminineb bout / debout masculinea cœur / labeur masculineb humaine / vaine fémininea d’anémie / ennemie féminineb l’abandon / nom masculinea maudit / dit masculineb trépane / panne fémininea grâce / terrasse fémininea d’affliction / consolation masculinea rive / dérive fémininea sœur / cœur masculinea future / nature fémininea dévoré / doré masculinea déssèche / fraîche fémininea morts / corps masculineb veuves / d’épreuves fémininea remplacement / éternellement masculineb printanière / Lumière fémininea douleur / cœur masculineb même / aime fémininea piété / Divinité masculineb victime / anonyme fémininea marteau / plutôt masculineb rehausse / fausse fémininea l’ennui / lui masculineb pleure / demeure fémininea bas / pas masculinea sublime / INTIME fémininea toi / toit masculinea infinie / l’agonie fémininea l’après / près masculinea succombe / tombe fémininea ici-bas / pas masculinea porte / t’emporte fémininea désespéré / muré masculinea avide / vide fémininea bruit / fuit masculinea pire / rire fémininea encor / mort masculinea détresse / dresse fémininea cœur / peur masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

169 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Occident, Paris, LA REVUE BLANCHE, 1901· numérisation poesies.net· Sources