Par vents et marées, 1910· La mer
Dialogue du pêcheur et de la mer
L’homme a passé le long‖ de la mer retirée.Elle est si loin, au bord‖ des horizons sans bruit,Qu’il semble que jamais,‖ ni de jour ni de nuit,Ne remontera la marée.
Et la mer parle et dit :‖ « Écoute, ô terrienSans, terre, ô sans maison,‖ sans bétail, sans culture !Ne veux-tu pas tenter‖ la facile aventureDe la mer pleine de‖ trésors, toi qui n’as rien ?
« Que craindrais-tu ?‖ Ne suis-je pas‖ paisible et plate ?Vois ! Tu me franchiras‖ toute, tranquillement.Je ne suis qu’un reflet‖ tombé du firmament,Je suis plus douce qu’une agate.
« Oisif, sur mes flots gris,‖ tu te promènerais.Mon labour est aisé‖ pour la rame ou l’hélice.Sans bornes, devant toi,‖ s’ouvre l’espace lisse,Viens ! Tu ne trouveras‖ en moi que des attraits.
« L’aile de goéland‖ d’une voile est gonflée.On vole sous le ciel‖ et l’on fait la moisson :Tu n’as qu’à, te pencher‖ pour prendre mon poissonQui te fera riche d’emblée.
« Bien d’autres avant toi‖ coururent mes chemins.Ils n’étaient, comme toi,‖ rien que de pauvres hommes,Ils comptent maintenant,‖ dans leurs maisons, les sommesQue la pêche leur mit‖ sans peine clans les mains. »
Et l’homme dit : « C’est vrai !‖ La belle plaine verte,Les coteaux bien boisés,‖ les fruits, les sillons bruns,Tout ce bien naturel‖ n’est que pour quelques-uns,Mais la mer à tous est ouverte.
« Tu ne m’as pas en vain‖ parlé. Je partirai !Je veux puiser en vous,‖ mines inépuisables !Puisqu’on peut découvrir,‖ dans le secret des sables,Sous les flots gris, un bien‖ frétillant et doré,
« À moi, soles, harengs,‖ anguilles repliées,Crevettes par milliers !‖ À moi, visqueux trésorDe la mer ! J’emplirai‖ tous les marchés du portDe mes tapageuses criées !
« Oui ! Je m’enrichirai‖ pour ceux qui me sont chers.Un homme n’est pas seul‖ au monde. Ma familleAttend : femme, garçons,‖ et la petite fille,La dernière venue‖ aux immenses yeux clairs.
« L’horizon gris en proue‖ et le rivage en poupe,Je partirai tout seul‖ accomplir mon devoir,Pour que la mère des‖ petits, quand vient le soir,Leur trempe une meilleure soupe.
« Adieu donc ! Préparons‖ la rame et les réseaux !Je te quitte aujourd’hui,‖ marâtre terre fermeQui n’eus jamais pour moi‖ labour, bétail ni ferme,Car je vais devenir‖ le laboureur des eaux ! »
Le pêcheur est parti‖ sur la mer tentatrice,Sur la berceuse mer,‖ douce comme un Léthé,Et qui seule ici-bas‖ fut pour sa pauvretéUne pitoyable nourrice.
Et voici : Maintenant‖ qu’il navigue sans peur,Toutes voiles au vent‖ et l’âme abandonnée,Un soir, un soir pareil‖ à tous ceux de Tannée,Du fond de l’horizon‖ s’éveille une fureur.
La mer dit : « A nous deux !‖ A présent, je commence !Jadis, quand tu rôdais,‖ afin de t’attirer,J’ai fait ma marée humble‖ et mon couchant doré ;Ce soir, te voici sans défense !
« Je vais, du bout‖ des quatre points,‖ bondir sur toi.Vois-tu se ramasser‖ au loin la foule verteDe mes vagues ?… Chacune,‖ activée à ta perte,Se dresse comme un monstre froid.
« Les voici ! Les voici !‖… De tous côtés, leur crêteSe hérisse. — Au galop,‖ mes beaux chevaux marins !Pour aider contre toi‖ ma bourrasque à tous crins,Le ciel noir est gonflé‖ de foudre qui s’apprête ! »
Le pêcheur dit : « O mer !‖ ô mer ! que t’ai-je fait ?Jadis, sur tes seins bleus,‖ tu m’appelas toi-même.Pourquoi maltraites-tu‖ ton nourrisson qui t’aime ?Pour quelle cause un tel effet ? »
La mer dit : « Croyais-tu‖ me connaître, pauvre homme,O voleur qui pensais‖ me piller mon trésor ?Défends-toi, maintenant !‖ c’est l’heure de ta mort !Défends-toi ! Car il faut,‖ ce soir, que je t’assomme !
Tous ceux que j’ai tentés‖ ont appris mon secretTerrible. Apprends-le donc !‖ — A la barque !… A la barqueQuand l’horizon entier‖ s’avance, s’enfle, s’arque,Homme et bateau, tout disparaît ! »
Le pêcheur dit : « Tu m’as‖ menti comme une femme !Je suis seul, maintenant,‖ abandonné de tout,Seul avec mon bateau‖ parmi ton spasme fou,Seul avec mon bateau‖ contre ta mauvaise âme.
« Pourtant je t’ai connue‖ aussi douce qu’un pré !…De tous côtés, ce soir,‖ tu m’attaques, barbare ?Ainsi soit-il !… A moi‖ ma voile, à moi ma barre !Ce soir, je te labourerai !
« Rage ! Bondis ! Tu crois‖ être mon maître, esclave ?De bâbord à tribord‖ et d’amont en aval,Cabre-toi ! Je te monterai‖ comme un cheval,J’humilierai ton flot‖ qu’écarte mon étrave ! »
« Tous ceux qui, comme moi,‖ ce soir, étaient partis,Sont rentrés. Mon bateau‖ gémit dans son écorce.Mais au fond de mon cœur,‖ pour soutenir ma force,J’ai ma femme et j’ai mes petits.
« Je n’ai pas peur de toi !‖. Je connais la manœuvre !Tes mottes d’eau sauront‖ le tranchant de mon soc.Conduis-nous au salut,‖ mon brave petit foc !Va ! … Nous laisserons-nous‖ étreindre par la pieuvre ? »
Il lutte et rit. L’embrun‖ l’aveugle. L’ouragan,Dans la voile, a moulé‖ sa forme furibonde.Tout craque. Et. voici que,‖ dansant comme une ronde,Siffle un cyclone extravagant.
Le pêcheur dit : « A moi !‖… Seraient-ce des sirènes ?Es-tu hantée, ô mer ?‖ Réponds-moi ! Réponds-moi !Car je sens m’étrangler‖ maintenant, fou d’effroi,Des cheveux glacials‖ et plus longs que des traînes ! »
La mer dit : « Tu te meurs‖ malgré tout ton orgueil !Autour de toi, ce sont‖ les cheveux de mes lames.Oui ! Passionnément‖ elles perdent les âmesPour que les pays soient en deuil.
« Je me venge sur toi‖ de ta race abhorrée,Qui, dans un bout de lin,‖ capte l’effort des ventsEt blesse chaque jour,‖ avec ses durs avants,Les sirènes que roule,‖ en montant, la marée.
« Meurs parmi le tumulte.‖ effroyable des eaux.Car mes lames de fond,‖ ces sirènes secrètes,Ont quitté pour ta mort,‖ hurlant comme des bêtes,Leurs ténèbres et leurs coraux.
« Meurs ! Je me ris de tout,‖ phare, signal ou havre !Perdu, seul, insulté‖ par mes soufflets salins,Écoute jusqu’ici‖ pleurer tes orphelins,Toi dont je ne voulais‖ que le prochain cadavre !
« Meurs ! Meurs ! que le grand cri‖ de mille goélands,A travers mon fracas‖ lézarde l’ombre noire,Afin quêtes petits‖ apprennent la victoireDes sirènes aux cheveux blancs !
« Meurs ! Tu seras péché‖ bientôt, pêcheur de soles !Meurs ! Que ton corps sombré,‖ pris parmi les filets,Nourrisse mes poissons‖ qu’autrefois tu volais,Et qu’il s grouillent, vivants,‖ au creux de tes chairs molles ! »
Et le pêcheur a dit :‖ « Au secours ! Je me meurs !Je sens toute la mer‖ qui m’entre dans la gorge !Je descends, je descends‖ dans les cruelles fleursDont le dessous des eaux regorge !
C’est fini…-De longs jours,‖ j’aurais peine’, sué,Et je n’aurais jamais‖ été rien qu’un pauvre homme.Je n’ai pas eu ma part‖ de terre ferme, en somme,Et la mer m’a nourri,‖ mais elle m’a tué.
« Adieu, vous tous, adieu,‖ ma petite dernière,Mes yeux bleus ! On te porte‖ encore dans les bras,Et demain, au réveil,‖ tu ne comprendras pasQue tu viens de perdre ton père.
« Et vous mes fils, voués‖ à l’horizon peu sûr,Pêcheurs futurs,‖ connaîtrez-vous‖ ce paroxysme,Et mourrez-vous aussi‖ dans l’obscur héroïsmeDe payer de sa vie‖ un peu de pain moins dur ?
« Adieu ! La mer m’emporte,‖ elle achève son crime.Je meurs seul, loin des miens,‖ dans l’horreur et le noirMais ma pauvre âme ira‖ rejoindre sur la cimeCeux qui sont morts pour leur devoir ! »
Versification
- Forme
- 38 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 36(abba) 2(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (132 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6=6
- Strophes
- 38 quatrains
- Mots à la rime
- a retirée / marée féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea terrien / rien masculine, classiqueb culture / aventure féminine, classiquea plate / agate féminine, classiqueb tranquillement / firmament masculine, classiquea promènerais / attraits masculine, classiqueb l’hélice / lisse féminine, classiquea gonflée / d’emblée féminine, classiqueb moisson / poisson masculine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquea verte / ouverte féminine, classiqueb bruns / quelques-uns masculine, classiquea partirai / doré masculine, classiqueb inépuisables / sables féminine, équivalentea repliées / criées féminine, classiqueb trésor / port masculine, classiquea chers / clairs masculine, non classiqueb famille / fille féminine, classiquea poupe / soupe féminine, classiqueb devoir / soir masculine, classiquea réseaux / eaux masculine, classiqueb ferme féminine, classiquea tentatrice / nourrice féminine, classiqueb Léthé / pauvreté masculine, classiquea peur / fureur masculine, classiqueb abandonnée / Tannée féminine, classiquea commence / défense féminine, classiqueb t’attirer / doré masculine, classiquea toi / froid masculine, non classiqueb verte / perte féminine, non classiquea crête / s’apprête féminine, classiqueb marins / crins masculine, classiquea fait / effet masculine, classiqueb toi-même / t’aime féminine, classiquea homme / t’assomme féminine, classiqueb trésor / mort masculine, classiquea secret / disparaît masculine, non classiqueb barque / s’arque féminine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb tout / fou masculine, classiquea pré / labourerai masculine, classiqueb barbare / barre féminine, non classiquea esclave / étrave féminine, équivalenteb aval / cheval masculine, classiquea partis / petits masculine, classiqueb écorce / force féminine, classiquea manœuvre / pieuvre féminine, classiqueb soc / foc masculine, classiquea L’ouragan / extravagant masculine, classiqueb furibonde / ronde féminine, classiquea sirènes / traînes féminine, non classiqueb Réponds-moi / d’effroi masculine, classiquea orgueil / deuil masculine, classiqueb lames / âmes féminine, classiquea abhorrée / marée féminine, classiqueb vents / avants masculine, classiquea eaux / coraux masculine, classiqueb secrètes / bêtes féminine, classiquea havre / cadavre féminine, classiqueb salins / orphelins masculine, classiquea goélands / blancs masculine, classiqueb noire / victoire féminine, classiquea soles / molles féminine, classiqueb filets / volais masculine, classiquea meurs / fleurs masculine, classiqueb gorge / regorge féminine, classiquea sué / tué masculine, classiqueb homme / somme féminine, classiquea dernière / père féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquea sûr / dur masculine, classiqueb paroxysme / héroïsme féminine, classiquea crime / cime féminine, classiqueb noir / devoir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Par vents et marées, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1910· Sources