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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Souffles de tempête, 1918· VII La guerre

Au jardin de mai

Lucie Delarue-Mardrus· 14 quatrains, octosyllabes et alexandrins, 56 vers

Le printemps, au jardin‖ de mai, nous faisait fête,Et nos pieds étaient prêts‖ pour la course et le bond.Des arbres entiers sentaient bon.Nous en pensions perdre la tête.

Nous allions, nous tenant‖ la main, comme deux sœurs,Sans presque nous parler,‖ à grands pas, bouche bée.Une frêle pluie est tombéeQui semblait parfumée aux fleurs.

Les marronniers‖ illuminés,‖ tout blancs, tout roses,Portaient leurs fleurs ainsi‖ que de légers flambeaux.Des lilas étaient lourds et beaux.Nous y fîmes de longues pauses.

L’herbe montait à l’arbre,‖ et l’arbre descendaitA l’herbe ; et les gazons‖ berçaient des ombres rondes.Une branche basse pendait,Offrant des corolles profondes.

Nous disions qu’on ne peut‖ s’habituer jamaisAu printemps, cette histoire‖ irréelle de fées.Ivres, par vaux et par sommets,Nous voulions vivre décoiffées.

Pour un poète vrai‖ qui, passionnément,Parcourt d’un pied léger‖ la saison la plus belle,C’est toujours un étonnementQue la rencontre d’une ombelle.

C’est toujours une offrande,‖ et c’est toujours un donQu’un nuage, un reflet,‖ un rayon, un coin sombre,Et c’est un trésor qu’un bourdonQui survole l’herbe, dans l’ombre.

Nos cœurs battaient de joie,‖ ô printemps ! ô printemps !Tout était bonne odeur,‖ douce couleur, musique,Jeunesse, allégresse physique.‒ Mais nos fronts étaient mécontents.

Que fait-on quelque part,‖ qu’invente-t-on d’horrible,Dans le même moment‖ qu’au sein du printemps clairLe bourgeon le plus insensibleCède à la caresse de l’air ?

La nature fleurit,‖ bourdonne, encense, bouge ;Partout brille, innocent,‖ le paradis de mai ;Le sol même espère et promet.…Sauf aux lieux où la terre est rouge.

Un épouvantement‖ barre chaque horizon.Le monstre de la guerre‖ est là, qui boit et mange.A deux pas de notre maison,La face de l’Europe change.

Du fond de l’avenir,‖ au bruit sourd des canons,Voici venir des temps‖ qui ne sont plus les nôtres,Notre époque sombre, avec d’autres,Dans l’Histoire pleine de noms.

Mais le jardin en fleurs‖ est plus fort que la guerre.Tandis que tout s’en va,‖ pourquoi fait-il si beau ?Ce merle ne peut-il se tairePendant qu’on nous couche au tombeau ?

Nous mourons ! Nous mourons !‖ Mais le printemps embaume.On tue au loin, mais les‖ oiseaux sont triomphants.Nous sommes ruine et fantôme,Et nous nous sentons des enfants.

Versification

Forme
14 quatrains (strophes variées)
Rimes
6(abba) 8(abab)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (28 de 8, 28 de 12)· profil 8, 6=6
Strophes
14 quatrains
Mots à la rime
a fête / tête féminine, classiqueb bond / bon masculine, non classiquea sœurs / fleurs masculine, classiqueb bée / tombée féminine, classiquea roses / pauses féminine, classiqueb flambeaux / beaux masculine, classiquea descendait / pendait masculine, classiqueb rondes / profondes féminine, classiquea jamais / sommets masculine, classiqueb fées / décoiffées féminine, classiquea passionnément / étonnement masculine, classiqueb belle / ombelle féminine, classiquea don / bourdon masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea printemps / mécontents masculine, classiqueb musique / physique féminine, classiquea d’horrible / insensible féminine, classiqueb clair / l’air masculine, classiquea bouge / rouge féminine, classiqueb mai / promet masculine, non classiquea horizon / maison masculine, classiqueb mange / change féminine, classiquea canons / noms masculine, classiqueb nôtres / d’autres féminine, classiquea guerre / taire féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea embaume / fantôme féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Souffles de tempête, Paris, E. Fasquelle, 1918· numérisation poetesses.blog4ever.com· Sources