Souffles de tempête, 1918· I L’automne a cheval
La rencontre d’automne
J’ai rencontré parmi l’automneQui, jusqu’à l’horizon,‖ se déploie et moutonne,J’ai rencontré parmi‖ la finale douceur,Rencontré tout à coup‖ ma première jeunesse,Et, fière de mon droit d’aînesse,J’ai dit hautainement :‖ « Salut, petite sœur ! »
Dans l’ombre d’une branche oblique,Sur mon jeune cheval,‖ essoufflée, héroïque,Arrêtée au milieu‖ d’un furieux galop,Toute ironie amère‖ en mon cœur endormie,J’étais simple, enivrée, amieDe l’automne, des bois,‖ du vent, du ciel, de l’eau.
J’ai dit : « Enfant triste et muette,Je vois derrière toi‖ tes ailes de mouette,Et je sais ce que dit‖ ton sourire accablé.Réponds-moi, demoiselle‖ entre les demoiselles !A l’envergure de ses ailes,Ne reconnais-tu pas‖ ce grand cheval ailé ? »
Elle : « Ces ailes que tu portesFaisaient, derrière toi,‖ voler les feuilles mortes,Et cependant mon cœur‖ ne te reconnaît pas.Ton sourire est trop calme‖ et trop jeune ton âme.Je suis vierge et tu n’es que femme,Souffre, de ton chemin,‖ que j’écarte mes pas.
« Moi, sans jamais que rien m’endorme,J’appelle en vain l’amant‖ impossible et sans formeQui fait le ciel, les bois‖ et le vent sensuels.Triste avant l’âge, sage,‖ inavouée et double,Je rêve, alors que toi, sans trouble,Tu satisfais ton sang‖ de bonheurs visuels.
« D’où vient que tu bondis encoreSi le divin désir‖ jamais ne te dévore,Et que poursuis-tu donc‖ sur ton jeune chevalSi tu ne te meurs pas‖ de soif, ô mon aînée ?Vois, comme je me suis fanéeDans l’attente d’un dieu‖ qui calmerait mon mal ! »
« J’ai dit : » O mon ancienne âme !Toi tu n’es qu’une vierge‖ et je suis une femmeToute la gloire et tout‖ l’amour je les connais,Et je sais maintenant‖ que le plaisir de vivreC’est de n’avoir rien à poursuivre,Sinon le vent qui passe‖ à travers les genêts. »
« Mon rêve n’en est pas moins vaste,Mais, pour avoir vécu,‖ combien je me sens chastePrès des songes secrets‖ de la virginité !Si je reprends mon vol‖ parmi l’automne blonde,C’est pour fuir l’amour et le monde,Car le monde est bassesse‖ et l’amour pauvreté. »
« Ouvre ton regard qui s’étonne.Contemple en moi l’esprit‖ tragique de l’automneEt la simplicité‖ des feuilles dans le vent.Ton dieu, je l’ai trouvé‖ parmi les solitudes.Et, dans mes mains fines et rudes,Je porte un univers‖ éternel et vivant. »
« Face à face avec le mystère,Je respire, anxieuse,‖ ivre, entre ciel et terre ;La joie et la douleur‖ me donnent leur parfum ;L’étonnement de vivre‖ occupe ma pensée…Présente, future et passée,Suis-je un fantôme errant ?‖ Suis-je encore quelqu’un ? »
« Voici. Je n’ai plus rien à dire.Regarde seulement‖ cette identique lyreQue je tiens comme toi‖ dans de pieuses mains.Je veux chanter encor‖ jusqu’au jour de la cendre.Et nul ne peut venir me prendre,Sauvage, libre et fier,‖ mon bonheur sans humains. »
J’ai vu sa tête détournée.Elle m’a dit : « Adieu !‖ Va vers ta destinée !Moi, je demeurerai‖ seule avec mon sanglot ! »« Adieu, criai-je, adieu,‖ moi-même, ô triste ! O pâle ! »Et, parmi la pourpre automnale,J’ai salué ma sœur‖ dans le vent du galop.
1912.
Versification
- Forme
- 12 sizains (sizains)
- Rimes
- 12(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (48 de 12, 24 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 12 sizains
- Mots à la rime
- a l’automne / moutonne féminine, classiqueb douceur / sœur masculine, classiquec jeunesse / d’aînesse féminine, classiquea oblique / héroïque féminine, classiqueb galop / l’eau masculine, non classiquec endormie / amie féminine, classiquea muette / mouette féminine, classiqueb accablé / ailé masculine, classiquec demoiselles / ailes féminine, classiquea portes / mortes féminine, classiqueb pas masculine, classiquec âme / femme féminine, classiquea m’endorme / forme féminine, classiqueb sensuels / visuels masculine, classiquec double / trouble féminine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb cheval / mal masculine, classiquec aînée / fanée féminine, classiqueb connais / genêts masculine, classiquec vivre / poursuivre féminine, classiquea vaste / chaste féminine, classiqueb virginité / pauvreté masculine, classiquec blonde / monde féminine, classiquea s’étonne / l’automne féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquec solitudes / rudes féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb parfum / quelqu’un masculine, classiquec pensée / passée féminine, classiquea dire / lyre féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquec cendre / prendre féminine, classiquea détournée / destinée féminine, classiqueb sanglot / galop masculine, non classiquec pâle / automnale féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Souffles de tempête, Paris, E. Fasquelle, 1918· numérisation poetesses.blog4ever.com· Sources