Souffles de tempête, 1918· VII La guerre
Le corbeau
Au milieu de mes champs‖ d’automne, le corbeau,Seul point noir d’une rousse‖ et paisible étendue,Le corbeau, d’un bec dur‖ et d’une griffe ardue,Cherche dans les sillons‖ l’invisible lambeau.Au milieu de mes champs‖ d’automne, le corbeau,Infime bête en vie‖ au centre du silence,Vole un instant, se pose,‖ et de nouveau s’élance,Et son cri fait soudain‖ de la plaine un tombeau.
‒ D’où viens-tu ? De quels champs‖ atroces de batailles,Pour croire que des morts‖ dorment dans mes sillons ?D’où viens-tu ?… Voliez-vous‖ au loin par millionsCherchant la chair tuée‖ où porter votre entaille ?D’où viens-tu ?… Nos labours,‖ ici, sont innocents.Ils n’ont rien enterré‖ jamais que de la graine.Il n’y a rien ici‖ pour ton dur bec de haine,Pour tes griffes d’horreur,‖ rouges de tous les sangs.D’où viens-tu ?… Si le vol‖ de tes ailes perduesT’a jeté seul, du fond‖ des plaines de la mort,Vers ce soir où, sans bruit,‖ dorment mes étendues,Retourne où l’on se bat,‖ corbeau ! L’Est et le NordRegorgent de chair fraîche‖ encore, et tout ouverte.Retourne où les sanglants‖ cadavres ont vingt ans.Ici, la plaine est fauve‖ et la forêt est verte.Rien ne se joint de rouge‖ à la couleur du temps,Sinon l’aurore et le‖ couchant, et, sur la haie,La feuille déjà mûre‖ ou la première baie.Retourne où l’on se bat !‖ je ne veux plus te voir.Car il va se lever‖ des bataillons-fantômesApelés par ton cri‖ sinistre, au creux du soir.Corbeau, corbeau, j’ai peur,‖ la face dans mes paumes,D’où viens-tu, d’où viens-tu,‖ triste et vivant point noir ?
‒ « Je suis, dit-il, l’oiseau‖ de toutes les batailles.Certes, la préhistoire‖ a détesté ma voix !Mon bec fouilla toujours‖ les humaines entrailles,Et tout ce que j’ai vu‖ déjà, je le revois.Affamé de la chair‖ des hommes, j’ai pu vivre.Assoiffé de leur sang‖ je n’ai cessé d’être ivre.Comme vous prévoyez‖ le pain de chaque jour,Ma race croassante‖ a prévu vos cadavres.N’avez-vous pas portant‖ la musique, l’amour,La science, la poésie,‖ oui, tous ces hâvres ?N’êtes-vous pas ceux-là‖ qui veillez sur la tour ?Or, moi, corbeau, je dis :‖ « Salut à votre tête !Salut, musique, amour,‖ poésie, art, progrès !Mais vous vous lèverez‖ au milieu de la fêtePour aller dire à ceux‖ d’à côté : « Je vous hais ! »Vous faut-il donc la mort‖ pourprée et l’incendie,Toute la monstrueuse,‖ absurde tragédieQui refait de l’histoire‖ et nourrit les corbeaux ?Écoute-moi, poète…‖ Ils sont jeunes et beaux.Ils s’entretuent avec‖ des faces inspirées,Et leurs troupes sans geste‖ et d’avance enterréesNe peuvent rien souffrir‖ de debout sous le ciel.Écoute-moi, poète,‖ ô toi, qui fais ton mielParmi toutes le fleurs‖ de la vie où tu passes :Ils sont là tous, les bruns,‖ les blonds, toutes les races,Et chaque race a dit‖ les mains jointes : « Mon Dieu ! »Et c’est cela qui meurt‖ par le fer et le feu !Science, pensée, art,‖ musique, poésie…La jeunesse au hasard‖ tombe et nous rassasie,Et,quand nos becs gourmands‖ vont fouillant jusqu’au cœurNous dévorons peut-être‖ un génie en sa fleur.Titubant et gorgé‖ de sang noir et de peste,Si je viens, moi, corbeau‖ tourmenter ces labours,C’est pour me reposer‖ de tant de repas lourds.Que doux sont tes grands champs‖ d’automne où la paix reste !Mais je vais retourner‖ où l’on se bat. j’ai faim !Dis-moi donc ta pensée,‖ afin que je la diseAux mourants dont j’attends‖ patiemment la fin.Si, dans quelque parler‖ que son âme agonise,L’un d’eux était ton frère,‖ en ferveur, en beauté,Que lui transmettre, au bord‖ de son éternité,De la part du penseur,‖ de la part du poète ?De quel mot bienheureux‖ vas-tu bénir sa têteAfin que, loin de tous,‖ ce guerrier meure en paix ? »
‒ Corbeau, sinistre oiseau‖ qui dans la mort te vautres,Porte mon cœur à cet‖ élu, s’il est des nôtres.Si c’est un ennemi,‖ dis-lui que je le hais.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abba] 5[abab] 12[aa] 2[ababa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a corbeau / lambeau masculine, classiqueb étendue / ardue féminine, classiquea corbeau / tombeau masculine, classiqueb silence / s’élance féminine, classiquea batailles / entaille féminine, non classiqueb sillons / millions masculine, classiquea innocents / sangs masculine, classiqueb graine / haine féminine, classiquea perdues / étendues féminine, classiqueb mort / Nord masculine, classiquea ouverte / verte féminine, classiqueb ans / temps masculine, classiquea haie / baie féminine, classiquea voir / soir / noir masculine, classiqueb bataillons-fantômes / paumes féminine, classiquea batailles / entrailles féminine, classiqueb voix / revois masculine, classiquea vivre / ivre féminine, classiquea jour / l’amour / tour masculine, classiqueb cadavres / hâvres féminine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb progrès / hais masculine, classiquea l’incendie / tragédie féminine, classiquea corbeaux / beaux masculine, classiquea inspirées / enterrées féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiquea passes / races féminine, classiquea Dieu / feu masculine, classiquea poésie / rassasie féminine, classiquea cœur / fleur masculine, classiquea peste / reste féminine, classiqueb labours / lourds masculine, classiquea faim / fin masculine, classiqueb dise / agonise féminine, classiquea beauté / éternité masculine, classiquea poète / tête féminine, classiquea paix / hais masculine, classiqueb vautres / nôtres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Souffles de tempête, Paris, E. Fasquelle, 1918· numérisation poetesses.blog4ever.com· Sources