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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Souffles de tempête, 1918· VII La guerre

La grande offensive

Lucie Delarue-Mardrus· quatrains, alexandrins et octosyllabes, 221 vers

I Veillée d’armes

La pendule remplit‖ du petit bruit du tempsLa chambre recueillie‖ et faite pour le rêveOù, cette nuit, j’attends ;‖ où, muette, j’attendsQue la mêlée immense‖ à l’horizon s’achève/

Nous allons donc veiller,‖ solitaire bercail !Voici, témoins discrets‖ de mes calmes chapitres,Papiers, livres, musique‖ et lampe de travail.‒ Mais il y a l’enfer‖ au delà de mes vitres.

Le violon est là,‖ les tomes aux beaux noms,Les pinceaux… Est-ce un front‖ de femme qui se pencheSur les cordes, la toile‖ ou sur les pages blanches,Ou bien un combattant‖ qui pense à ses canons ?

Charges, bombardements,‖ incendie et tuerieGrondent dans tous les plis‖ de mes simples rideaux.Et, parce que je veille‖ en redressant le dos,Je crois que ma ferveur‖ va sauver ma patrie.

Avec ma poésie‖ au cœur, ce n’est que moi,Mais je sens, mais je veux,‖ mais j’espère, mais j’aime,Et peut-être que, face‖ à la grande Peur blême,Je rachète, ce soir,‖ des paniques sans foi.

Militaire et civile‖ et terrestre et marine,En moi, toute ma race,‖ impétueusement,Se bat. Je sens, en proie‖ au furieux tourment,La France qui palpite‖ ici, dans ma poitrine.

Je veux vaincre !… Oh ! le cri‖ des femmes dans la nuit !Là-bas on nous les tue…‖ Oh ! ce sang ! Oh ! ces larmes !Ma pendule tragique,‖ avec son petit bruit,N’est-ce pas qu’elle dit‖ le succès de nos armes ?

Paris se tait. Silence.‖ Amour. Courage. Élans.Ce soir, quelle sirène,‖ avec d’horribles râles,Va nous crier soudain‖ que les monstres volantsReviennent attaquer‖ de nuit nos cathédrales ?

Non. Ce soir est celui‖ d’esprits comme le mien.Nous sommes en prière‖ au fond d’une chapelle.Nous sentons, jusqu’au sang‖ resserrant son lien,La patrie en danger‖ qui nous attache à elle.

II Belle nuit

O nuit, nuit romantique‖ où rêvaient des amants,Quand l’enfant qu’enveloppe‖ un nuage de voiles,S’accoudait, soupirante‖ et les yeux aux étoiles,Sur le bord de balcons‖ tragiques et charmants,

Nuit reposante, nuit‖ libre, muette et fraîche,O nuit que nos quinze ans‖ dédiaient à Musset,Nuit que la cathédrale‖ honorait de sa flèche,A qui l’homme tendait‖ sa face qui pensait.

Nuit dont l’ombre s’offrait‖ enfin, comme une trêveAux fatigues, aux bruits,‖ aux lumières du jour.Nuit, nuit de tous les dieux‖ qu’inventa notre rêve,Où priait la prière,‖ où sanglotait l’amour.

O millénaire nuit,‖ voici que d’autres gestesOnt détourné de toi‖ les éternels humains.Tu ne les verras plus,‖ la face dans les mains,Compter l’égrènement‖ de tes perles célestes ;

Quels astres inconnus‖ le sillonnent, si basQue leur sourd grondement‖ nous révèle leur course ?Un effrayant prodige‖ a défait la Grande Ourse.‒ O nuit ! Champ de bataille‖ où tonnent des combats !

La blanche fiancée‖ a replié ses voiles.Musset, Musset, notre âge‖ a d’autres passions !Le danger et l’horreur‖ ont trois dimensions :Tout là-haut, des canons‖ passent dans les étoiles.

III Sirènes

Au secours ! Au secours !… La bêteHurle, hurle, hurle d’effroi.Son cri fuit comme une comète.Alerte !… Oh ! que nous avons froid !

La sirène, hélas !… La sirène !Au secours, au secours, Paris !Est-ce, du fond du fleuve gris,Le cri des nymphes de la Seine ?

Voici le grand sauve-qui-peut.Dans le clair de lune de laque,Paris, ô Paris ! On l’attaque.‒ Au meurtre ! A l’assassin !… Au feu !…

Nous étions tous dans l’innocenceQue nous confère le sommeil,Voici, sacrilège réveil,L’horreur nocturne qui commence.

Au secours, au secours, Paris !La sirène, hélas !… La sirène !Hideux vol de chauve-souris,Elle vient, ‒ garde à vous !… ‒ la Haine !

IV A la cave

Paris nocturne est dans la cave,Comme Reims et comme Nancy.Notre foule prolixe et braveA des rires de sans-souci.

Nous y sommes donc, à la guerre !Un peu d’honneur nous en revient.Ceci joindra par un lienLa cave à la tranchée amère.

Songeons-y, tapis dans nos trous,Aussi bas que les morts, ou presque ;Les héros de la grande fresqueSouffrent tellement plus que nous !

Nous y sommes pour quelques heures,Voilà quatre ans qu’ils y sont, eux.Comment, jeune fille, tu pleures ?As-tu vu des soldats sans yeux ?

Là-haut, dans le ciel lourd de drame,Roule le grand orage humain.Qu’est-ce qu’on apprendra demain.Paris, ô Louvre, ô Notre-Dame ?

Amoureux des carrefours gris,Des Palais, de la cathédrale,Nous sommes la garde morale,‒ Nous qui sommes là, ‒ de Paris.

ceux qui sont partis sans le dire,Gardons-en bien le souvenir.Quand ce sera l’heure de rire,Nous les verrons tous revenir.

Le tonnerre courbe nos têtes.Va-t-il tomber sur notre toi ?O nuit, refuge des Poètes,Belle nuit, qu’a-t-on fait de toi ?

V La berloque

Joli petit éclat de rireQui nous délivre tout à coup,Berloque vient nous dire :« Debout ! Debout ! Debout !

Sonnerie exacte et fidèle,Dès que tu passes nous chercher,Soufflons notre chandelle,Allons tous nous coucher !

VI Toutes les cloches de paris

Toutes les cloches de‖ Paris, toutes le clochesSonnent ensemble, sonnent fort,Avec un large bruit‖ de vagues sur les roches,Toutes les cloches de‖ Paris, toutes les cloches,Disent et redisent, pour cette‖ nuit encor,Que nous sommes sauvés‖ des avions du Nord.

Paris, pétrifié‖ parmi le bleu lunaireOù gronde ce grand carillon,Paris éteint est là,‖ sans rumeur ni lumière,Palais, églises, toits‖ dont luit le million,Fabuleux comme aux temps‖ qu’on prenait Ilion.

Et ces cloches de nuit‖ sonnent toutes les fêtes,Toutes les fêtes à la fois,Dans un concert de bronze‖ écouté des poètes ;Et ces cloches de nuit‖ sonnent toutes les fêtes,Pâques, Noël, Rameaux,‖ et les Saints, et les Rois,Et toutes les saisons‖ avec les douze mois.

A l’est, ouest, sud, nord,‖ autour de Notre-Dame,Belle maison du gros bourdon,Les églises, jetant‖ aux quatre points leur âme,A l’Est, ouest, sud, nord,‖ autour de Notre-Dame,Semblent dire merci,‖ semblent crier pardon,Ayant désespéré‖ dans un grand abandon.

Ah ! sonnez nous, après‖ ces nuits attentatoires,Après ces mornes jours meurtris,Sonnez le Te Deum‖ de toutes les victoires,Ah ! sonnez nous, après‖ ces nuits attentatoires,Sonnez la fin des maux,‖ des angoisses, des cris,Sonnez la paix,‖ toutes les cloches‖ de Paris !

VI Longue portée

La science calcule‖ en son laboratoire.Notre génie humain‖ plane au-dessus des monts.Sommes-nous dieux ?… Que non !‖ Un rêve de démonsA tracé dans le ciel‖ sa longue trajectoire.

Noël ! Le monstre est né.‖ Le voici, vomissantLa grande mort tassée‖ en tout petit volume.Pour aplatir au sol‖ une tache de sang,L’obus vole à travers‖ le soleil ou la brume.

O voyage magique‖ en quelques courts instants !Entravé par la plus‖ gigantesque des tailles,Au fond de la forêt‖ humide de printempsOù toujours les dragons‖ glissèrent leurs écailles,

Il cache, ce canon,‖ sa monstruosité,Car le cheval ailé‖ de quelque pur Saint George,Fonçant sur lui, pourrait‖ lui rentrer dans la gorgeSon engin criminel‖ avec sa lâcheté.

O voyage magique‖ entre tous les voyages !Pour atteindre si loin‖ d’innocentes maisons,L’obus vertigineux‖ passe les horizonsEt parvient jusqu’à nous‖ par azurs et nuages.

Où se lèvent les yeux‖ et se joignent les mains,Il a volé tout droit‖ au pays des prières,Et, parti des humains,‖ il revient aux humains,Lancé vers des vieillards,‖ des enfants et des mères.

Voici donc, dessiné‖ dans l’espace, le traitQui soude aux assassins‖ les sanglantes victimes.La grande capitale‖ et la grande forêtOnt ainsi pour lien‖ le crime entre les crimes.

L’obus noir, du pays‖ des prières descend.Un miracle infernal‖ soudain se réalise.Lancé par les démons,‖ il va crever l’égliseOù les assassinés‖ s’écrasent dans leur sang.

Ainsi, quand s’élevait‖ l’humble supplique humaineVers les calmes vitraux‖ pleins d’un sublime jour,Au moment où les cœurs‖ disaient tout bas : « Amour »,Cet obus leur répond‖ en les foudroyant : Haine ! »

VIII Envolée

Tous les honneurs, tous les‖ courages, tous les zèlesNe remplissaient)ils pas‖ leurs cœurs par millions ?Les régiments français‖ pour mieux battre des ailes,Ont fait charger les avions.

Mitrailleuses, canons,‖ grenades, baïonnettesAsphyxie et fusils‖ et chevaux écumeux.Ce n’était pas assez !‖ Il fallait que les têtesEussent ce vent dans leurs cheveux.

Parmi les coups de queue‖ effrénés des hélicesEt le grand grondement‖ de soixante moteurs,A-t-on cru que, soudain,‖ les célestes milicesDescendaient en rang des hauteurs ?

Pour charger, ils traînaient‖ leurs ailes jusqu’à terre,Et, devant, à la fois,‖ les soixante ont foncé.Ceux qui virent cela‖ savent si notre guerreVaut le plus fabuleux passé.

Pour chasser les démons‖ haineux, place aux archanges !Asraël, Raphaël,‖ Michel et Gabriel,A nous ! Voici l’armée‖ insolite du cielQui vient se joindre à nos phalanges.

Ils ont cru qu’ils vaincraient‖ les nôtres en un jour,Mais, parmi la bataille‖ effroyable qui clame,S’ouvrent, dans un élan‖ de colère et d’amour,Ces larges ailes de notre âme.

Si rien, nos sentiments,‖ nos droits ni nos raisonsN’ont pu faire fléchir‖ la horde qui s’élance,Voici la force. « Holà !‖ Qui vive encore ? ‒ France ! »Un écho le redit‖ à tous les horizons.

O charge d’avions‖ français, sublime charge,Qu’ils devaient être beaux,‖ les nôtres, au soleil !Eux pour assassiner‖ Paris en lein sommeil,C’est la nuit qu’ils prennent le large.

Reculez, maintenant,‖ honte de notre sol !L’heure est venue enfin‖ de l’ultime mêlée.Tu bas les balayer,‖ ô France, armée ailée,D’un seul grand souffle de ton vol !

Paris, avril 1918.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
24(abab) 24(abba) 4(abaabb) 1(ababb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (148 de 12, 69 de 8, 4 de 6)· profil 8, 6, 6=6
Strophes
9 quatrains
Mots à la rime
a temps / j’attends masculine, classiqueb rêve / s’achève féminine, classiquea bercail / travail masculine, classiqueb chapitres / vitres féminine, classiquea noms / canons masculine, classiqueb penche / blanches féminine, non classiquea tuerie / patrie féminine, classiqueb rideaux / dos masculine, classiquea moi / foi masculine, classiqueb j’aime / blême féminine, classiquea marine / poitrine féminine, classiqueb impétueusement / tourment masculine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb larmes / armes féminine, classiquea Élans / volants masculine, classiqueb râles / cathédrales féminine, classiquea mien / lien masculine, classiqueb chapelle / elle féminine, classiquea amants / charmants masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea fraîche / flèche féminine, classiqueb Musset / pensait masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea gestes / célestes féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea bas / combats masculine, classiqueb course / Ourse féminine, classiqueb passions / dimensions masculine, classiquea bête / comète féminine, classiqueb d’effroi / froid masculine, non classiquea sirène / Seine féminine, classiqueb Paris / gris masculine, classiquea sauve-qui-peut / feu masculine, non classiqueb laque / l’attaque féminine, classiquea l’innocence / commence féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea Paris / chauve-souris masculine, classiqueb sirène / Haine féminine, classiquea cave / brave féminine, classiqueb Nancy / sans-souci masculine, classiquea guerre / amère féminine, classiqueb revient / lien masculine, non classiquea trous / nous masculine, classiqueb presque / fresque féminine, classiquea heures / pleures féminine, classiqueb eux / yeux masculine, classiquea drame / Notre-Dame féminine, classiqueb humain / demain masculine, classiquea gris / Paris masculine, classiqueb cathédrale / morale féminine, classiquea dire / rire féminine, classiqueb souvenir / revenir masculine, classiquea têtes / Poètes féminine, classiqueb toi masculine, classiquea rire / dire féminine, classiqueb coup / Debout masculine, non classiquea fidèle / chandelle féminine, classiqueb chercher / coucher masculine, classiquea cloches / roches féminine, classiqueb fort / encor / Nord masculine, non classiquea lunaire / lumière féminine, classiqueb carillon / million / Ilion masculine, non classiquea fêtes / poètes féminine, classiqueb fois / Rois / mois masculine, classiquea Notre-Dame / âme féminine, classiqueb bourdon / pardon / abandon masculine, classiquea attentatoires / victoires féminine, classiqueb meurtris / cris / Paris masculine, classiquea attentatoires / laboratoire / trajectoire féminine, classiqueb monts / démons masculine, classiquea vomissant / sang masculine, classiqueb volume / brume féminine, classiquea instants / printemps masculine, classiqueb tailles / écailles féminine, classiquea monstruosité / lâcheté masculine, classiqueb George / gorge féminine, non classiquea voyages / nuages féminine, classiqueb maisons / horizons masculine, classiquea mains / humains masculine, classiqueb prières / mères féminine, non classiquea trait / forêt masculine, classiqueb victimes / crimes féminine, classiquea descend / sang masculine, classiqueb réalise / l’église féminine, classiquea humaine / Haine féminine, classiqueb jour / Amour masculine, classiquea zèles / ailes féminine, classiqueb millions / avions masculine, classiquea baïonnettes / têtes féminine, classiqueb écumeux / cheveux masculine, classiquea hélices / milices féminine, classiqueb moteurs / hauteurs masculine, non classiquea terre / guerre féminine, classiqueb foncé / passé masculine, classiquea archanges / phalanges féminine, classiqueb Gabriel / ciel masculine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb clame / âme féminine, classiquea raisons / horizons masculine, classiqueb s’élance / France féminine, classiquea charge / large féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea sol / vol masculine, classiqueb mêlée / ailée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

221 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Souffles de tempête, Paris, E. Fasquelle, 1918· numérisation poetesses.blog4ever.com· Sources