Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Essais poétiques, 1824

La Noce d’Elvire

Delphine Gay· ÉLÉGIE· 61 vers

Il m’a trompée, il m’abandonne, moi !
Moi qui voulais lui consacrer ma vie,
Moi qui, crédule et fiere de sa foi
L’aimais en sœur, en amante, en amie !(MME DUFRESNOY, Les souvenirs.)

« Jeune fille où vas-tu si tard ?D’où vient qu’à travers la valléeTu portes tes pas au hasard ?Pourquoi les égarer dans cette sombre allée ?Les bergers dès long-temps ont rentré les troupeaux ;L’horloge va sonner l’heure de la prière,Et déjà, pour goûter les douceurs du repos,Le laboureur a rejoint sa chaumière ;Et pourquoi fuis-tu le hameau ?— Quoi ! vous n’entendez pas le son du chalumeau ?Ils sont heureux là bas, et voici la chapelleOù ce matin Elvire a reçu ses serments.J’étais là… je l’ai vue… O douloureux moments !Comme il la regardait !… Hélas ! elle est si belle !…Je l’étais autrefois, du moins il le disait ;Mon regard, mon langage, en moi tout lui plaisait.Pour une autre aujourd’hui l’infidèle soupire ;Ce n’est plus moi qui fais battre son cœur,Il ne voit, n’entend plus qu’Elvire,Pourrai-je sans mourir contempler leur bonheur !

Laisse une infortunée à sa douleur en proie ;Va trouver les vieillards rassemblés sous l’ormeau ;Mais d’un aussi beau jour ne trouble pas la joie ;Ne dis pas que je pleure aux filles du hameau.Tu les verras courir sur la montagne,Et, se livrant à mille jeux,Célébrer par leurs chants joyeuxL’hymen de leur jeune compagne.Parmi les doux objets qui frapperont tes yeuxTu la reconnaîtras à sa blanche parure,A son bouquet, sa blonde chevelure,Aux ornements que ma main a tissus,A la croix d’or, à la riche ceintureQue de l’ingrat elle a reçus.Comme un beau lis tu la verras paraître ;Et les boutons tremblans des fleurs de l’oranger,Qui retiennent les plis de son voile léger,Te la feront encor mieux reconnaître.

Pour la parer en ce jour solennel,Moi-même sur son front j’attachai sa guirlande ;Des époux j’ai suivi les pas jusqu’à l’autel ;J’ai mêlé mon tribut à leur pieuse offrande :C’est alors qu’il m’a vue… O trop flatteuse erreur !Un seul instant j’ai cru revivre dans son cœur :Il a pâli… Mais un regard d’ElvireSur sa bouche a bientôt rappelé le sourire.Ce moment pour jamais a fixé mon destin.Adieu, sur mes malheurs, bon vieillard, prends courage ;Dans peu les cloches du village,De mes maux t’apprendront la fin.

Elle dit ; et l’écho fidèleRépéta ses tristes accents.Un mois après, vers la chapelleDirigeant ses pas languissants,Le vieillard aperçut une tombe nouvelle.« Grand Dieu ! s’écria-t-il, ta bonté paternelleA pris pitié d’un sort si rigoureux ! »

Elle n’est plus… Pourtant, à la même heure,L’écho de la sainte demeure,Répète encor des accents douloureux ;Mais la voix a changé… C’est Elvire qui pleure.

Villiers-sur-Orge, septembre 1820.

61 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, Paris, IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE, 1824· numérisation Project Gutenberg· Sources