La verdure dorée, 1922
VI. « Le Passé maugréait et frappait à la porte »
Le Passé maugréait‖ et frappait à la porte.Je me taisais.‖ Il m’appela‖ d’une voix forte ;Mais je continuai‖ de songer à tes yeux ;Et j’entendais crier‖ le vieillard furieux,Grelottant dans la nuit‖ sous sa mante à ramages,
Il est entré portant‖ un vieux livre d’images.
Laure, dans la maison‖ à l’ombre des sureaux,Songeuse, tu brodais‖ derrière les carreaux,Et, si j’apercevais‖ un livre à ta fenêtre,Je sonnais à la grille‖ et tu voyais paraître,Au jardin envahi‖ d’herbe et de serpolet,Celui qui dans les soirs‖ longuement te parlaitEt déroulait son rêve‖ ainsi qu’un paysage…Laure, où sont tes cheveux,‖ tes mains et ton visage ?…
Vous qui pleuriez,‖ mélancolique,‖ au soir tombant ;Toi qui sur ton épaule‖ attachais un rubanMauve ; toi qui jouais‖ Manon et l’ouvertureDe Tannhäuser ; toi qui‖ riais dans ta voiture…Ô passé, plein de fleurs‖ et de chardonnerets !Rires ! Passé léger !‖ Passé tendre ! Regrets !Mésanges, accourez,‖ mes lointaines pensées !Ô souvenirs, rameaux‖ flétris, branches cassées…
Oui, j’aurais dû, ce soir,‖ te dire tout cela,T’avouer les penchants‖ où mon cœur s’écoulaEt te montrer au loin‖ ces figures d’argile,Et nous aurions pleuré‖ de sentir si fragileNotre amour qui s’éveille‖ et frissonne au soleilD’automne, notre amour‖ incassable et pareilAux beaux jouets de notre‖ enfance. Mais qu’importe,Si l’espérance encore‖ ouvre la vieille porte ?Elle parle ; sa voix‖ illumine tes yeux ;Son regard verse en nous‖ la lumière des cieux.Sous le manteau de pourpre‖ et la cuirasse triple,Cheveux au vent, partons‖ pour le vaste périple.Les merles se sont tus‖ devant l’astre éclatant ;Et le navire aux voiles‖ blanches nous attendAu port, prêt à cingler‖ vers les îles lointainesOù le bonheur fleurit‖ aux rives des fontaines.Je ne sais quelle main‖ nous pousse. Nous rironsDes rafales soufflant‖ dans leurs rauques clairons ;Et, comme ivres, car l’Univers‖ nous est complice,Les flots noirs et cabrés‖ nous seront un délice.
Ainsi nous voguerons‖ sur l’eau cruelle ou surL’eau calme, sous tes coups,‖ tonnerre, ou sous l’azur,Sous la lune indulgente‖ ou dans l’ombre sauvage.Et plus tard n’ayant vu‖ briller aucun rivage,Revenus, mais encor,‖ les doigts ensanglantés,Rêvant que sur la mer‖ âpre des voluptésIl est pourtant après‖ les tempêtes quelque îleOù boire le bonheur‖ d’une âme enfin tranquille,Fourbus, endoloris,‖ meurtris, nous changeronsLa voile blanche ou nous‖ prendrons les avirons,Sur l’eau vaine luttant,‖ mangeant notre colère,Pauvres rameurs perdus‖ sur la vieille galère.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 27((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 6 distiques
- Mots à la rime
- a porte / forte féminine, classiqueb yeux / furieux masculine, classiquea ramages / d’images féminine, classiqueb sureaux / carreaux masculine, classiquea fenêtre / paraître féminine, classiqueb serpolet / parlait masculine, classiquea paysage / visage féminine, classiqueb tombant / ruban masculine, non classiquea l’ouverture / voiture féminine, classiqueb chardonnerets / Regrets masculine, classiquea pensées / cassées féminine, classiqueb cela / s’écoula masculine, classiquea d’argile / fragile féminine, classiqueb soleil / pareil masculine, classiquea qu’importe / porte féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea triple / périple féminine, classiqueb éclatant / attend masculine, classiquea lointaines / fontaines féminine, classiqueb rirons / clairons masculine, classiquea complice / délice féminine, classiqueb sur / l’azur masculine, classiquea sauvage / rivage féminine, classiqueb ensanglantés / voluptés masculine, classiquea île / tranquille féminine, classiqueb changerons / avirons masculine, classiquea colère / galère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La verdure dorée, Paris, ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES, 1908· numérisation poesies.net· Sources