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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouquets et prières, 1843

Départ de Lyon

À MADAME A. DUPIN

Marceline Desbordes-Valmore· quatrains, alexandrins, 82 vers

Dieu vous garde, humbles fleurs‖ sous la tuile venues ;Ouvrez un frais sourire‖ à ce vieux bâtiment.Comme on voudrait mourir,‖ vous mourez inconnues,Et votre vie à l’ombre‖ est un divin moment !

Dieu vous garde à qui pleure,‖ à qui va de vos charmesHumecter sa prière,‖ attendrir ses regrets.Inclinez-vous ce soir‖ sous les dernières larmesQui s’épanchent sur vous‖ du fond de mes secrets,

J’ai compté sur mes doigts :‖ voici que trois annéesOnt balancé sur vous‖ leurs éternels instans ;Dans ce bruyant désert,‖ nos frêles destinéesSe sont prises d’amour.‖ Vous vivez ; moi, j’attends.

Parles beaux clairs de lune,‖ aux lambris de ma chambreQue de bouquets mouvans‖ avez-vous fait pleuvoir !Que de fois vos parfums,‖ faute de myrrhe et d’ambre,Moururent, aux saints jours,‖ sous mon Christ en bois noir !

À tout exil sa fleur !‖ Lorsqu’entre ciel et terreJe semai devant Dieu‖ votre subtil encens,J’ai souhaité qu’une âme‖ ardente et solitaireRafraîchit sur vos fronts‖ son aile et ses accens.

Vouant à l’eau du ciel‖ votre parfum sauvage,Sur ce mur étonné‖ de produire des fleurs,J’ai dit au passereau‖ qui descend de l’orage :« Viens, j’ai semé pour toi‖ ces humides couleurs. »

Et Dieu voulut qu’un jour,‖ se frayant une voie,À ma vitre plombée‖ où pendent vos rameaux,Sous un volet brisé‖ l’oiseau trouvât la joie,Et s’abritât sans peur‖ comme au toit des hameaux.

Sortis de vos plis verts‖ où les jasmins respirent,Que de songes sur moi‖ vinrent causer le soir !Ces papillons du ciel‖ qui chantent et soupirent,Sur le sommeil du pauvre‖ aiment tant à s’asseoir !

D’autres pauvres viendront :‖ c’est en haut qu’ils habitent.Les indigens bénis‖ ont du moins le grand jour ;Les scintillantes nuits,‖ les mondes qui gravitent,Et le soleil entier‖ traversant leur séjour,

Dieu vous gardé pour eux !‖ Moi je pars, moi je passe,Comme à travers les champs‖ un filet d’eau s’en va ;Comme un oiseau s’enfuit,‖ je m’en vais dans l’espaceChercher l’immense amour‖ où mon cœur s’abreuva.

Charme des blés mou vans !‖ fleurs des grandes prairies !Tumulte harmonieux‖ élevé des champs verts !Bruits des nids ! flots courans !‖ chantantes rêveries !N’êtes-vous qu’une voix‖ parcourant l’univers ?

Oui, partout où je marche‖ une voix me rappelle ;Voix du berceau lointain‖ qui ressaisit le cœur,Voix qui trouble et se plaint‖ de l’enfant infidèleDont le sort se fit triste‖ en cherchant le bonheur ;

Étreinte dans l’absence,‖ accolade éternelle,Mystérieux sanglot‖ dont les pleurs sont en nous,Que de fois, comme un cri‖ de frayeur maternelle,M’avez-vous fait bondir‖ et tomber à genoux !

Mais quoi ! mon esprit seul,‖ ardent missionnaire,A revu le vieux chaume‖ ébranlé par les vents,Et le grillon chanteur‖ qu’on disait centenaire,Au creux de l’âtre éteint‖ que peuplaient huit enfans,

Huit esprits curieux‖ du passé doux à croire,Dont le docte grillon‖ savait la longue histoire,Alors que frère et sœurs,‖ me prêtant leurs genoux,Disaient : « Viens, Marceline,‖ écouter avec nous. »

Tandis que, poursuivant‖ la tâche commencée,L’aiguille s’envolait‖ régulière et pressée,Soumise au raconteur,‖ j’écoutais tout le soirCe qu’à travers son siècle‖ un grillon a pu voir.

J’écoutais, moi, plus frêle‖ et partant plus aimée ;Toute prise aux rayons‖ de la lampe allumée,Je veillais tard, ô joie !‖ et le crieur de nuitSonnait, sans m’effrayer,‖ pour les morts, à minuit.

J’irai, si Dieu le veut,‖ si mon étoile brilleEt trace encor mon nom‖ dans la Scarpe d’argent,Enfant déshérité‖ d’une sainte famille,J’irai suspendre au seuil‖ mon voyage indigent.

Ma force, c’est l’amour ;‖ mes enfans sont mes ailes ;Ils me remporteront‖ à mes premières fleurs ;Les fleurs ne vivent plus,‖ mais je vis après elles,Et mon cœur sait la place‖ où je leur dois des pleurs.

Peuple encor selon Dieu !‖ Si ta chanteuse errante,S’éteint loin des sentiers‖ qui ramènent vers toi,Que ton nom parle au moins‖ sur ma cendre vibrante,Afin que l’étranger‖ s’incline devant moi.

Envoi

Distraite de souffrir‖ pour saluer votre âme,Voilà mon âme : elle est‖ où vous souffrez, Madame !

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
17(abab) 3(aabb) 1(aa)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
19 quatrains, 1 distique
Mots à la rime
a venues / inconnues féminine, classiqueb bâtiment / moment masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb regrets / secrets masculine, classiquea années / destinées féminine, classiqueb instans / j’attends masculine, classiquea chambre / d’ambre féminine, classiqueb pleuvoir / noir masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb encens / accens masculine, classiquea sauvage / l’orage féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb rameaux / hameaux masculine, classiquea respirent / soupirent féminine, classiqueb soir / s’asseoir masculine, classiquea habitent / gravitent féminine, classiqueb jour / séjour masculine, classiquea passe / l’espace féminine, classiqueb va / s’abreuva masculine, classiquea prairies / rêveries féminine, classiqueb verts / l’univers masculine, classiquea rappelle / infidèle féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquea éternelle / maternelle féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea missionnaire / centenaire féminine, classiqueb vents / enfans masculine, classiquea croire / histoire féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea commencée / pressée féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquea aimée / allumée féminine, classiqueb nuit / minuit masculine, classiquea brille / famille féminine, classiqueb d’argent / indigent masculine, classiquea ailes / elles féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea errante / vibrante féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea âme / Madame féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources