Bouquets et prières, 1843
Le dimanche des rameaux
Jour cher au pèlerin‖ qui demande sa voie ;Dont l’aube, atout calvaire,‖ allume un peu de joie ;Beau jour ! où les enfans,‖ des rameaux dans leurs mains,Se promènent bénis‖ entre tous les humains,Affairés et contens‖ de parcourir les rues ;Rapportant au foyer‖ leurs richesses accrues !
Ce jour-là je cherchais‖ aussi le rameau vert,Pour appuyer mon sort‖ tout penché de l’hiver :J’avançais, je marchais‖ de tristesse éblouie,Tantôt sous le soleil‖ et tantôt sous la pluie,Attirée à l’éclat‖ des cierges allumés,Qui prêtent tant de grâce‖ à nos rites aimés !
De sonores enfans‖ les stalles étaient pleines,Qui roulaient dans la nef‖ d’innocentes haleines ;Et Dieu seul entendit‖ une plus humble voixQui chantait dans la foule‖ et pleurait à la fois :
« Par le vent de l’exil‖ de partout balayée,Vraiment, je ne sais plus‖ où je suis envoyée :Oh ! les arbres du moins‖ ont du temps pour fleurir,Pour répandre leurs fruits,‖ pour monter, pour mourir ;Moi, je n’ai pas le temps.‖ Ma tâche est trop pressée :Dieu ! laissez-moi goûter‖ la halte commencée ;Dieu ! laissez-moi m’asseoir‖ à l’ombre du chemin ;Mes enfans à mes pieds‖ et mon front dans ma main,Je ne peux plus marcher.‖ Je viens… j’ai vu… je tombe.Je n’ai pris qu’une fleur‖ là-haut sur une tombe,Des chapelets bénis‖ pour ceux que nous aimons,Et j’ai blessé mes pieds‖ aux cailloux des grands monts.
Dieu ! si je suis l’oiseau‖ rasant la terre et l’onde,Laissez-moi de mon fils‖ presser la tête blonde ;Mon fils ! grandi sans moi‖ qui l’ai fait tout amour,Sans moi, qui lui donnai‖ tant d’âme avec le jour !Dieu des faibles, mon Dieu !‖ si je suis votre fille,Relevez mon passé‖ dans ma jeune famille :À mes tendres terreurs‖ ne donnez pas raison ;Laissez-nous dans un port‖ contempler l’horizon ;Dans ma précoce nuit‖ allumez une aurore ;Défendez aux chemins‖ de m’emmener encore ;Marquez de votre doigt‖ une place pour nous,Et ralliez le père‖ aux enfans à genoux ! »
L’orgue se tut : l’église‖ éteignit sa lumière ;Ma pensée en mon sein‖ retomba prisonnière :Mais je ne sais quel charme‖ en coulant à mon cœur,L’inonda de l’espoir‖ qui brûlait dans le chœur.Un vieillard me donna,‖ tout ruisselant d’eau sainte,L’un des mille rameaux‖ dont verdoyait l’enceinte,Et riche de ce buis‖ qui riait dans ma main,Du monde et de l’hiver‖ je repris le chemin.
On eût dit qu’avec moi‖ cheminait une amie,La foi ! toute éveillée‖ et toute raffermie !Pendant que ses lueurs‖ sillonnaient ma raison,J’entendis devant moi‖ s’ouvrir une maison ;Puis le maître apparut‖ qui, me voyant plus pâle,Et de mon front plus triste‖ interrogeant le hâle,Me demanda mon sort‖ et s’il ne pouvait pas,Comme en des temps meilleurs,‖ guider encor mes pas ;Si je partais toujours ;‖ si la belle patrieNe m’aimait pas enfin‖ de l’avoir tant chérie !Si l’Ange du voyage‖ avait quitté mon seuil,Et si pour moi la vie‖ avait un doux accueil. »
Émue à cette voix‖ qui plaint et qui protège,J’écoutais ce pouvoir‖ sans faste et sans cortège :Mais la foule survint ;‖ la foule méfait peur ;Elle cherchait sa gloire,‖ et j’écoutais son cœur.Cédant au flot croissant‖ la grille entre-fermée,J’ai consacré d’un vœu‖ cette demeure aimée ;Et par-dessus les murs‖ où rentrait l’amitié,De mon rameau béni‖ j’ai jeté la moitié.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 34((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 8 distiques
- Mots à la rime
- a voie / joie féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquea rues / accrues féminine, classiqueb vert / l’hiver masculine, non classiquea éblouie / pluie féminine, classiqueb allumés / aimés masculine, classiquea pleines / haleines féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea balayée / envoyée féminine, classiqueb fleurir / mourir masculine, classiquea pressée / commencée féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb aimons / monts masculine, classiquea l’onde / blonde féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea fille / famille féminine, classiqueb raison / l’horizon masculine, classiquea aurore / encore féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea lumière / prisonnière féminine, classiqueb cœur / chœur masculine, classiquea sainte / l’enceinte féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea amie / raffermie féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquea pâle / hâle féminine, classiqueb pas masculine, classiquea patrie / chérie féminine, classiqueb seuil / accueil masculine, classiquea protège / cortège féminine, classiqueb peur / cœur masculine, classiquea entre-fermée / aimée féminine, classiqueb l’amitié / moitié masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources