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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouquets et prières, 1843

Une halte sur le Simplon

À PAULINE DUCHAMBGE

Marceline Desbordes-Valmore· distiques, alexandrins surtout, 172 vers

C’était l’heure où des monts‖ les géantes structures,Forment aux yeux errans‖ de bizarres sculptures ;Des couvents sans vitraux‖ et des clochers sans voix ;Des saints agenouillés‖ aux lisières des bois ;Des anges fatigués‖ et reposant leurs ailes,Sur les créneaux troués‖ de célestes tourelles :L’heure où flotte le rêve‖ et par monts et par vaux,Également bercé‖ dans le pas des chevaux.C’était triste, mais grand !‖ désert, mais plein de charmes !L’eau, filtrante au rocher,‖ faisait un bruit de larmes ;L’étoile, dans le lac‖ se creusant un miroir,Rayonnait, on l’eût dit,‖ de l’orgueil de se voir.De ces palais ouverts,‖ sans gardiens, sans serrures,La lune illuminait‖ les pompeuses parures ;Et sa lampe éternelle,‖ aux reflets purs et blancs,Montrait les profondeurs‖ aux pèlerins tremblans.

Ce soir-là tout aimait,‖ tout s’empressait de vivre ;Tout faisait les honneurs‖ des chemins doux à suivre :L’océan de la nuit‖ se balançait dans l’air ;Pas un souffle inclément,‖ enfin ! pas un éclairN’agitait des aiglons‖ les aires toutes pleines,Et les fleurs se parlaient :‖ le bruit de leurs haleines,Dans l’herbe, ressemblait‖ à des baisers d’enfansQui s’embrassent entre eux,‖ rieurs et triomphans.Là, j’avais dit aux miens,‖ j’avais dit à moi-même :« Dieu qui nous a voués‖ aux départs, Dieu nous aime ;Il enlace nos jours‖ et les mains dans les mains,Nous refait de l’espoir‖ aux douteux lendemains. »Descendue en courant‖ de l’ardente Italie,Cette porte du ciel‖ qui jamais ne s’oublie,De chants et de parfums‖ tout inondée encor,Et les cils emmêlés‖ de ses longs rayons d’or,Prise aux jours qui s’en vont,‖ que l’âme seule écoute,Dont les échos perçans‖ entrecoupaient ma route ;Des lointains rapprochés‖ les indicibles voix,Me criaient : « Où vas-tu‖ transir comme autrefois ?Quel soleil séchera‖ ton vol trempé d’orage,Me à peine échappée‖ à ton dernier naufrage ;Pauvre âme ! où t’en vas-tu,‖ qui ne te souviens pasDe ton aile blessée‖ et traînante ici-bas.Viens t’asseoir, viens chanter,‖ viens dormir dans nos brises,Viens prier dans nos bras‖ pleins d’encens, pleins d’églises.Viens ranimer ton souffle‖ au bruit calmant de l’eau,Au cri d’une cigale‖ à travers le bouleau.Viens voir la vigne antique‖ à l’air seul attachée,Le sein toujours gonflé‖ d’une grappe cachée,Étendant follement‖ ses longs bras vers ses sœurs,Bacchantes sans repos‖ appelant les danseurs.Viens où les joncs et l’onde‖ où le roseau se mire,Poussent, en se heurtant,‖ de frais éclats de rire ;Viens : tu les sentiras,‖ par leurs frissons charmans,De l’attente qui brûle‖ amollir les tourmens.

Viens, viens ! Naples t’invite‖ à ses nuits de guitares ;Chaque arbre plein d’oiseaux‖ t’appelle à ses fanfares.Viens, viens ! nos cieux sont beaux,‖ même à travers des pleurs ;Viens ! toi qui tends aux cieux‖ par tes cris de douleurs ;Apprends à les chanter‖ pour voler plus haut qu’elles :À force de monter‖ tu referas tes ailes !On monte, on monte ici‖ toujours. Nos monumensEmportent la pensée‖ au front des élémens »Le feu se mêle à l’air‖ et rend les voix brûlantes ;L’air à son tour s’infiltre‖ aux chaleurs accablantes ;Ici Paganini‖ fit ses concerts à Dieu ;Son nom, cygne flottant,‖ frôle encor chaque lieu :Posant aux nids nouveaux‖ ses mains harmonieuses,Tu l’entendras jouer‖ dans nos nuits lumineuses,Où son âme fut jeune,‖ il aime à l’envoyer,Et c’est en haut de tout‖ qu’elle vient s’appuyer. »

Ce nom me fit pleurer‖ comme un chant sous un voile,Où brille et disparaît‖ le regard d’une étoile :Alors tout le passé‖ ressaisissant ma main,Des jets du souvenir‖ inonda mon chemin.

Paganini ! doux nom‖ qui bats sur ma mémoire,Et comme une aile d’ange‖ as réveillé mon cœur,Doux nom qui pleures, qui dis gloire,Échappé du céleste chœur ;Tous les baisers du ciel‖ sont dans ton harmonie,Doux nom ! belle auréole‖ éclairant le génie ;Tu bondis de musique‖ attaché sur ses jours ;Tu baptisas son âme :‖ oh ! tu vivras toujours !

Et l’écho reprenait :‖ « Nos tièdes solitudesEndorment votre Adolphe‖ à ses inquiétudes ;Et dans ce cœur malade‖ à force de brûler,Nous versons l’hymne sainte‖ et prompte à consoler.Noble artiste au front d’ange,‖ à la beauté divine,Qui devina des cieux‖ tout ce qu’on en devine,Sous ses mains, comme toi,‖ s’il a caché des pleurs,C’est de nous qu’il attend‖ et qu’il obtient des fleurs ! »Te voilà donc heureux,‖ jeune homme aux lèvres pures ;Incliné dès l’enfance‖ à de saintes cultures ;Qui n’as chanté l’amour‖ qu’en l’adressant au ciel,Et n’y pus supporter‖ une goutte de fiel !Te voilà donc heureux !‖ Je bénis l’Italie :Elle a penché l’oreille‖ à ta mélancolie ;Elle a, dans l’un de nous,‖ payé pour ses enfans,Que Paris fit toujours‖ riches et triomphans !

Quand tu redescendras‖ vers ta blonde famille,Par ces carrefours verts‖ où la Madone brille,Où la lune répand‖ d’éclairantes fraîcheursSur les fronts altérés‖ des pauvres voyageurs ;Où le gaz argenté‖ de cette humide lampe,Des tournantes hauteurs‖ frappe la vaste rampe,Si la cascade, ainsi‖ que de profonds sanglots,Sur tes pieds ramenés‖ laisse rouler ses flots ;Si l’espoir qui bruit,‖ au fond de la chapelle,Comme un pur filet d’eau‖ te salue et t’appelle ;Oh ! viens-y respirer,‖ d’une profonde foi,Les bouquets qu’en passant‖ nous y laissons pour toi.Rien n’est bon que d’aimer,‖ rien n’est doux que de croire,Que d’entendre la nuit,‖ solitaire en sa gloire,Accorder sur les monts‖ ses sublimes concerts,Pour les épandre aux cieux,‖ qui ne sont pas déserts !

Nous venions de franchir‖ l’effroi de deux abîmes,Où des cheveux divins‖ vous suspendent aux cimes ;Où le tronc d’un vieux arbre‖ est le seul pont jetéEntre l’âme qui passe‖ et son éternité ;Où l’on ferme les yeux‖ sur la pente rapide,Pour n’y pas voir rouler‖ quelqu’enfant intrépide,Qui vous échappe et court,‖ et vous offre une fleur,Quand vous l’atteignez, vous,‖ sans voix et sans couleur.

Et nous goûtions du soir‖ la suave magie,Tempérant de l’été‖ la brûlante énergie ;Oubliant (nous voulions‖ l’oublier) les serpensQue nous venions de fuir‖ si bas et si rampans.Pas un n’avait atteint‖ le cœur. Anges fidèles,Mes deux filles si haut‖ m’enlevaient dans leurs ailes !Ces deux étoiles d’or‖ brillaient au front des vents,Et j’avais du courage :‖ il est dans nos enfans.Adolphe, quand des tiens‖ la riante cohorte,Comme six séraphins‖ assailleront ta porte,Oh ! ne les quitte plus ;‖ oh ! rends-leur à toujoursLeur mère, couronnée‖ avec ses sept amours !

Mais ce cri, qui deux fois‖ a traversé l’espace,Est-ce quelqu’âme à nous‖ qui nous nomme et qui passe ;Que ne peuvent toucher‖ ni nos mains ni nos yeux,Et qui veut nous étreindre‖ en s’envolant aux cieux ?Ondine ! éveille-toi…‖ Mais non, dormez encore ;Ce n’est pas de Nourrit‖ la voix pleine et sonore ;Nous avons rendez-vous‖ en France : ainsi, dormez,Dormez, enfans ; rêvez‖ à ceux que vous aimez !

Sous mon fardeau de mère‖ et mes liens de femme,Plus près du ciel ainsi‖ je vivais dans mon âme,Quand le sort qui tournait‖ poussa cette clameur :Votre Adolphe se meurt…Il est mort : Pour saisir‖ l’illusion perdue,Son âme s’est jetée‖ à travers l’étendue ;Son âme qui souffrait,‖ oubliant sa hauteur,D’une tache de sang‖ a terni sa blancheur !Elle voulait dormir‖ à son foyer tranquille,Et caresser sa mère,‖ et saluer la ville,Où ses hymnes d’adieu‖ retentissent encor ;Dont le nom l’appelait‖ d’un suppliant accord.À des berceaux lointains‖ elle voulait s’abattre,Et chanter au milieu‖ d’enfans, troupe folâtre,Qui l’attirait tout bas‖ et lui soufflait des fleurs,Et des baisers, si frais‖ aux brûlantes douleurs !Le malade songeait‖ qu’il lui venait des ailes ;Un rêve couronné‖ d’ardentes étincelles,L’a surpris sur l’abîme‖ et l’a poussé vers Dieu :Il n’a pas eu le temps‖ de vous crier adieu !

Italie ! Italie !‖ égarante sirène !De ton grand peuple esclave‖ insoucieuse reine !Ce n’est pas dans ton sein‖ qu’une âme peut guérir ;Tes parfums rendent fou,‖ tes dédains font mourir !Toi qui ne dois qu’à Dieu‖ ton ardent diadème,Les pieds aux fers, tu dors‖ dans l’orgueil de toi-même ;Sous tes yeux à demi‖ fermés d’un lourd sommeil,Nous formons (tu l’as dit‖) une ombre à ton soleil.Tu n’extrais que pour toi‖ le doux miel de tes phrases,Tu ne nous aimes pas,‖ tu railles nos extases ;Cruelle ! à tes amans‖ tu donnes sans remord,Après l’enchantement,‖ la démence ou la mort.

Versification

Forme
Distiques (strophes variées)
Rimes
80((aa)) 1(aabb) 1(ababccdd)
Mètre
Alexandrins surtout (169 de 12, 2 de 8, 1 de 6)· profil 8, 6+6, (6)
Strophes
10 distiques, 1 quatrain, 1 huitain
Mots à la rime
a structures / sculptures féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea ailes / tourelles féminine, classiqueb vaux / chevaux masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb miroir / voir masculine, classiquea serrures / parures féminine, classiqueb blancs / tremblans masculine, classiquea vivre / suivre féminine, classiqueb l’air / éclair masculine, classiquea pleines / haleines féminine, classiqueb d’enfans / triomphans masculine, classiquea moi-même / aime féminine, classiqueb mains / lendemains masculine, classiquea Italie / s’oublie féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea écoute / route féminine, classiqueb voix / autrefois masculine, classiquea d’orage / naufrage féminine, classiqueb pas / ici-bas masculine, classiquea brises / d’églises féminine, classiqueb l’eau / bouleau masculine, classiquea attachée / cachée féminine, classiqueb sœurs / danseurs masculine, classiquea mire / rire féminine, classiqueb charmans / tourmens masculine, classiquea guitares / fanfares féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea qu’elles / ailes féminine, classiqueb monumens / élémens masculine, classiquea brûlantes / accablantes féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea harmonieuses / lumineuses féminine, classiqueb l’envoyer / s’appuyer masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb cœur / chœur masculine, classiquec harmonie / génie féminine, classiqued jours / toujours masculine, classiquea solitudes / inquiétudes féminine, classiqueb brûler / consoler masculine, classiquea divine / devine féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea pures / cultures féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquea l’Italie / mélancolie féminine, classiqueb enfans / triomphans masculine, classiquea famille / brille féminine, classiqueb fraîcheurs / voyageurs masculine, classiquea lampe / rampe féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquea chapelle / t’appelle féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea croire / gloire féminine, classiqueb concerts / déserts masculine, classiquea abîmes / cimes féminine, classiqueb jeté / éternité masculine, classiquea rapide / intrépide féminine, classiqueb fleur / couleur masculine, classiquea magie / énergie féminine, classiqueb serpens / rampans masculine, classiquea fidèles / ailes féminine, classiqueb vents / enfans masculine, classiquea cohorte / porte féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb dormez / aimez masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb clameur / meurt masculine, non classiquea perdue / l’étendue féminine, classiqueb hauteur / blancheur masculine, classiquea tranquille / ville féminine, classiqueb encor / accord masculine, non classiquea s’abattre / folâtre féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquea ailes / étincelles féminine, classiqueb Dieu / adieu masculine, classiquea sirène / reine féminine, classiqueb guérir / mourir masculine, classiquea diadème / toi-même féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea phrases / extases féminine, classiqueb remord / mort masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources