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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouquets et prières, 1843

Le soleil des morts

Marceline Desbordes-Valmore· distiques, alexandrins, 74 vers

Lune ! blanche figure‖ assise à l’horizon,Que viens-tu regarder‖ au fond de ma maison ?Remets-tu chaque soir‖ avec tant de mystère,Une lampe à ton front‖ pour espionner la terre ?Et quand tu rentreras,‖ lasse, au bout du chemin,Aux anges rassemblés‖ que diras-tu demain,Curieuse ! ou plutôt,‖ sentinelle sans armes,De ce monde assoupi‖ viens-tu pomper les larmes ;Puis, les portant au juge‖ à qui tu peux parler,Dis-tu qui les répand‖ et qui les fait couler ?

Es-tu femme ? et là haut‖ du passé poursuivie,Oses-tu, sans soleil,‖ redescendre la vie,Pour effacer ton nom‖ par quelque honte écritAu livre d’un méchant‖ qui le relit, et rit !Mais le mal accompli,‖ dis-moi si rien l’efface,Ou si l’éternité‖ l’emporte à sa surface ?Le sais-tu, toi si triste‖ et si grave souvent,Quand tu cours à travers‖ le nuage et le vent ?Quand tu baignes, la nuit,‖ ton disque solitaire,Dans un lac, présageant‖ tant de pluie à la terre ?Quant aux vitraux d’église,‖ où l’on entend des voix,Tu passes tes longs fils‖ pour étreindre la croix ?Quand tu trembles dans l’eau,‖ miroir de la vallée,Quand tu blanchis des bois‖ la tête échevelée :Si tu le sais, alors‖ sois douce aux yeux craintifsEt prolonges sur eux‖ tes rayons attentifs.Dans nos chambres, vois-tu ;‖ la fiévreuse insomnie,Sur beaucoup d’oreillers‖ se penche en ennemie,Elle entre, et bien des yeux‖ qui paraissent fermés,Sont par des pleurs sans bruit‖ ouverts et consumés.Oh ! si tu n’étais, toi,‖ qu’un beau front de Madone,Saintement inondé‖ de l’amour qui pardonne !Oh ! si Dieu le voulait‖ que tes tendres clartés,Soient des pardons promis‖ aux pauvres visités !N’as-tu pas pour cortège‖ un flot déjeunes âmes,Mêlant à tes lueurs‖ leur vacillantes flammes ?

Dis donc à ces enfants‖ envolés loin de nous,De venir embrasser‖ leurs mères à genoux :Lune ! il en est plus d’un‖ qui doit me reconnaître,S’il me regarde ainsi‖ penchée à ma fenêtre ;Qui m’apparut à moi,‖ beau, sans ailes encor,Et qui m’a brisé l’âme‖ en reprenant l’essor.

Nous avons mis leurs noms‖ sous des touffes de roses ;De tes pâles fraîcheurs,‖ ô toi qui les arroses,Qui plus forte que nous‖ visites leur sommeil,Lune ! merci, je t’aime‖ autant que le soleil !

Merci ! toi qui descends‖ des divines montagnes,Pour éclairer nos morts‖ épars dans les campagnes,Dans leur étroit jardin‖ qui viens les regarder.Et contre l’oubli froid‖ tu sembles les garder :

Je me souviens aussi‖ devant ton front qui brille,Douce lampe des morts‖ qui luis sur ma famille ;Au bout de tes rayons‖ promenés sur nos fleurs,Comme un encens amer‖ prends un peu de mes pleurs :Nul soleil n’a séché‖ ce sanglot de mon âme,Et tu peux le mêlant‖ à ton humide flamme,L’épancher sur le cœur‖ de mon père endormi,Lui, qui fût mon premier‖ et mon plus tendre ami !

Quel charmé dépenser‖ ente voyant si pureEt cheminant sans bruit‖ à travers la nature,Que chaque doux sépulcre‖ où je ne peux errer,En m’éclairant aussi‖ tu vas les éclairer !À ma bouche confuse‖ enlève une parole,Pour la sanctifier‖ dans ta chaste auréole ;Et de ta haute Église,‖ alors, fais la tomberLoin, par delà les mers,‖ où j’ai vu se courberMa tige maternelle‖ enlacée à ma vie,Puis, mourir sur le sable‖ où je l’avais suivie,

Son sommeil tourmenté‖ par les flots et le vent,Ne tressaille jamais‖ au pas de son enfant ;Jamais je n’ai plié‖ mes genoux sur ma mère ;Ce doux poids balancé‖ dans une vague amère,Lune ! il m’est refusé‖ de l’embrasser encor :Porte-lui donc mon âme‖ avec ton baiser d’or !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
37((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 distiques
Mots à la rime
a l’horizon / maison masculine, classiqueb mystère / terre féminine, classiquea chemin / demain masculine, classiqueb armes / larmes féminine, classiquea parler / couler masculine, classiqueb poursuivie / vie féminine, classiquea écrit / rit masculine, classiqueb l’efface / surface féminine, classiquea souvent / vent masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquea voix / croix masculine, classiqueb vallée / échevelée féminine, classiquea craintifs / attentifs masculine, classiqueb insomnie / ennemie féminine, classiquea fermés / consumés masculine, classiqueb Madone / pardonne féminine, classiquea clartés / visités masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb reconnaître / fenêtre féminine, classiquea encor / l’essor masculine, classiqueb roses / arroses féminine, classiquea sommeil / soleil masculine, classiqueb montagnes / campagnes féminine, classiquea regarder / garder masculine, classiqueb brille / famille féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea endormi / ami masculine, classiqueb pure / nature féminine, classiquea errer / éclairer masculine, classiqueb parole / auréole féminine, classiquea tomber / courber masculine, classiqueb vie / suivie féminine, classiquea vent / enfant masculine, classiqueb mère / amère féminine, classiquea encor / d’or masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources