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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouquets et prières, 1843

Mademoiselle mars

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins et heptasyllabes, 100 vers

Quoi ! les Dieux s’en vont-ils,‖ Madame ? et notre FranceVerra-t-elle ce soir‖ tomber sans espéranceSur sa plus belle idole‖ un éternel rideau,Comme un voile jaloux‖ sur un divin flambeau ?

Muse chaste ! au milieu‖ de la foule idolâtre,Qui dès l’aube, en silence,‖ erre au pied du théâtre,Vous voilà toute libre,‖ ô Mars ! et vous parlez ;Et votre voix vibrante,‖ au fond des cœurs troublés,

Porte l’enchantement,‖ l’attente, la mémoire,Et tout, pour vous répondre,‖ a crié : Gloire ! gloire !En vain — votre sourire,‖ aux anges dévolu,Vient de dire à la foule :‖ Adieu ! je l’ai voulu.

Mais, voyez : cent beautés,‖ plus belles de leurs larmes,Ont détaché leurs fleurs‖ pour arrêter vos charmes ;Comme dans la prière,‖ inclinant leur beau corps,Leurs mains ont frappé l’air‖ d’indicibles transports ;Et tout ce que l’Europe‖ enferme d’harmoniePrête à ce dernier soir‖ sa noblesse infinie !Tout pour vous enchaîner‖ vous jette de l’amour,Et vous avez reçu‖ la Reine en votre cour ;La Reine ! et sa bonté‖ qui la fait mieux que reine,Assistant au départ‖ d’une autre souveraine,Mêlant royalement‖ à son adieu de fleursLes diamans mouillés‖ de quelques tendres pleurs.Et pas un cœur de femme‖ en ce moment suprêmeQui ne dise : Mon Dieu !‖ qu’elle est heureuse ! on l’aime !Oui ! jusques à la haine,‖ éblouie un moment,N’a trouvé nul courage‖ à son âpre tourment.Tous, saluant de loin‖ votre front qui rayonne,Ont fait voler sur vous‖ couronne sur couronne :En avez-vous assez,‖ Madame ! et verrons-nousDevant plus de génie‖ un grand peuple à genoux ?

Demain, de tant d’amour‖ doucement apaisée,Rêveuse, et sur vous-même‖ un instant reposée,Vous pourrez, rendant grâce‖ au Dieu qui vous forma,Vous écrier aussi :‖ Vivre est doux ! on m’aima !Nous seuls avons l’effroi‖ de votre solitude ;Vous en avez d’avance‖ enchanté l’habitude :Beaucoup d’infortunés,‖ que vous ne nommez pas,Savent à quels réduits‖ vous élevez vos pas.De ce charme voilé‖ Dieu seul sait le mystère ;Vous n’en avez rien dit‖ aux riches de la terre :C’est l’à parte divin !‖ L’Église le saura,Et du péché de plaire‖ un jour vous absoudra.

Oui, tout ce que Dieu fit‖ à la grâce accessible,À l’amour incliné‖ vous l’avez fait sensible.Vive comme l’oiseau,‖ jeune comme l’enfant,Vous portez à la lèvre‖ un rire triomphant :

On sent que le cœur bat viteSous ce corsage enchanteur ;On sent que le CréateurAvec amour y palpite !Vous feriez pleurer les cieux,Quand votre âme souffre et plie ;Et votre mélancolieDésarmerait l’envieux.

Une musique enchantée,Où vous passez, remplit l’air ;Votre œil noir lance l’éclair,Comme une flamme agitée :Au bruit ailé de vos pas,Les âmes deviennent folles ;Et vos mains ont des parolesPour ceux qui n’entendent pas !

C’est qu’à votre naissance‖ où dansèrent les fées,Ces donneuses de charme,‖ à cette heure étouffées,Chacune, d’un baiser,‖ pénétra vos yeux clos,Et mena le baptême‖ au doux bruit des grelots.Elles avaient rompu‖ leur ban et maint obstacle,Pour s’unir de puissance‖ en un dernier miracle :Sur l’enfant demi-nu‖ leur essaim palpita,Et dans votre âme ouverte,‖ une d’elles chanta,

Ce chant que la terreN’entend qu’une fois,Ce brûlant mystère,De brûlantes voix ;Ce philtre suprêmeQue rêve l’amant,Qui fit vos cris mêmeTous trempés d’aimant !

C’est de là que vous vient‖ le flot pur d’harmonie,Organe transparent‖ du cœur et du génie ;C’est de là, dans vos pleurs,‖ que des perles roulaient,Et dans vos yeux profonds‖ que des âmes parlaient !

Vos marraines fuyaient,‖ que vous dormiez encoreAu tumulte charmant‖ de leur départ sonore ;Et vous aviez rêvé,‖ pour ne pas l’oublier,Qu’aux arts un doux sabat‖ venait de vous lier.

Mais votre ange gardien,‖ vous couvant sous son aile,Effrayé de ces dons‖ pour votre âme éternelle,Voilant votre front blanc,‖ dans sa craintive ardeur,L’imbiba pour toujours‖ de divine pudeur ;Et toujours, à travers‖ l’impérissable voile,Tout soir, à notre ciel,‖ allumait votre étoile.Qu’importe sous quel nom‖ elle allait se montrer ?Vous étiez la lumière,‖ il fallait l’adorer !

Mais quoi ! les dieux s’en vont,‖ Madame, et notre France,Pour la première fois‖ a vu sans espéranceSe refermer le temple‖ où l’astre se voila,Où tout dira longtemps :‖ « Silence, elle était là ! »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
7(aabb) 24((aa)) 2(abbacddc) 1(ababcdcd)
Mètre
Alexandrins et heptasyllabes (76 de 12, 16 de 7, 8 de 5)· profil 7, 5, 6+6
Strophes
7 quatrains, 4 distiques, 3 huitains
Mots à la rime
a France / espérance féminine, classiqueb rideau / flambeau masculine, classiquea idolâtre / théâtre féminine, classiqueb parlez / troublés masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb dévolu / voulu masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb corps / transports masculine, classiquea d’harmonie / infinie féminine, classiqueb l’amour / cour masculine, classiquea reine / souveraine féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea suprême / l’aime féminine, classiqueb moment / tourment masculine, classiquea rayonne / couronne féminine, classiqueb verrons-nous / genoux masculine, classiquea apaisée / reposée féminine, classiqueb forma / m’aima masculine, classiquea solitude / l’habitude féminine, classiqueb pas masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb saura / absoudra masculine, classiquea accessible / sensible féminine, classiqueb l’enfant / triomphant masculine, classiquea vite / palpite féminine, classiqueb enchanteur / Créateur masculine, classiquec cieux / l’envieux masculine, classiqued plie / mélancolie féminine, classiquea enchantée / agitée féminine, classiqueb l’air / l’éclair masculine, classiqued folles / paroles féminine, classiquea fées / étouffées féminine, classiqueb clos / grelots masculine, classiquea obstacle / miracle féminine, classiqueb palpita / chanta masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquec suprême / même féminine, classiqued l’amant / d’aimant masculine, classiquea d’harmonie / génie féminine, classiqueb roulaient / parlaient masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb l’oublier / lier masculine, classiquea aile / éternelle féminine, classiqueb ardeur / pudeur masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiqueb montrer / l’adorer masculine, classiqueb voila / là masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources