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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les pleurs, 1833· Aux petits enfants

Le petit rieur

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 90 vers

Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour
œil, dent pour dent.
Bienheureux ceux qui pleurent parce qu’ils
seront consolés !Évangile.

« Laissez entrer ce chien‖ qui soupire à la porte ;Je souffre quand j’entends‖ souffrir autour de moi :Fût-il aveugle et vieux,‖ il pleure, qu’on l’apporte,Mon feu lui sera doux…‖ Quoi ! petit Paul, c’est toi ? »

C’était le petit Paul.‖ Sous un brouillard d’automne,Pensif et tout mouillé‖ depuis un long moment,Sans l’ouvrir, à la porte‖ il grattait doucement.Pourquoi n’entrait-il pas ?‖ On l’entoure, on s’étonne.Il entre. Il reste là‖ sans avoir dit : Bonsoir,Bonsoir, petite mère !‖ et sans oser s’asseoir.

Mais Paul tenait en vain‖ sa paupière baissée ;Les mères ont des yeux‖ qui percent la pensée.

« De l’école avant l’heure‖ on vous a fait sortir ;Pourquoi ? Ne mentez pas.— Je ne sais plus mentir,Mère ! pour presque rien.— Presque dit quelque chose :Votre maître est si bon‖ qu’il ne fait rien sans cause.— On ne peut jamais rire,‖ et c’est bien malheureux !Moi, quand je ne ris pas,‖ je suis tout las de vivre.— Vous avez donc ri, Paul ?— Oui, mère, sous mon livre.— Qui vous rendait si gai ?— Christophe. Il est affreux,Christophe ! Il a l’œil trouble‖ et la tête enfoncée.Ses bras vont jusqu’à terre,‖ et sa jambe est torsée,Comme cela !— C’est triste.— Oui si je l’avais su ;Mais je n’avais jamais‖ vu d’écolier bossu ;J’ai cru que les bossus‖ venaient tout vieux au monde,Comme Ésope à mon livre.— Ésope fut enfant,Et sa mère pleura.‖ Pitié douce et profonde,La laideur s’embellit‖ quand ta voix la défend.L’homme apporte des maux‖ dont rien ne le console !— Mais Christophe, ma mère,‖ est un rude garçon ;Ce n’est qu’un paysan,‖ le dernier dans l’école.Et comme on riait trop‖ pour suivre la leçon,J’ai dit : Ésope ! Ésope !‖ en regardant Christophe ;Et j’ai fait le portrait‖ du crochu philosophe :Voyez ! messieurs, voyez‖ le divin animal !— Et que disait Christophe ?— Il détournait la vue ;Il cachait dans ses mains‖ sa rougeur imprévue,Et je crois qu’il pleurait.— Tais-toi ! tu me fais mal.Il pleurait !… Ô railleurs,‖ que vous êtes à craindre !Un être a donc souffert,‖ et souffert sans se plaindre.Tout ce qui pleure est beau.‖ Je l’aime en ce moment ;Oui, j’aime mieux Christophe‖ et sa jambe tournée,Que ta langue épineuse‖ à blesser destinée ;Je l’embrasse de l’âme‖ et je le vois charmant.Viens, que je te corrige.‖ Écoute-moi : tu m’aimes ?— Oh oui !— Souvent nos dards‖ retombent sur nous-mêmesRegarde-moi longtemps :‖ et que ton avenirS’épure d’un amer‖ et tendre souvenir ;Comment me trouves-tu ?— Belle comme une mère !Ô ma mère ! vos traits‖ ont la douceur du ciel.La vierge des enfants,‖ que l’on prie à Noël,Est comme vous tendre et sévère ;Oui, vous lui ressemblez.‖ J’y pense en vous voyant,Et c’est vous que je vois,‖ ma mère, en la priant !À l’église une fois‖ vous êtes apparue,Et la foule indigente‖ en joie est accourue ;Vos habits étaient gais ;‖ vous étiez blanche ; et moiJe disais : C’est ma mère !‖ et l’on disait : « Hé ! quoi !C’est sa mère ! » Ah ! maman ! quel bonheur !— Je t’écoute,Et je plains ton doux rêve ;‖ il me touche. Il m’en coûteD’attrister le miroir‖ attaché sur ton cœur,Où tu me trouves belle,‖ où je me vois aimée ;Mais, regarde, et gémis‖ d’être un enfant moqueur :Je suis laide.— Ma mère !…— Enfant ! Je vous afflige ?Je vous ôte un bandeau.‖ Je suis laide, vous dis-je ;Un jour, un petit Paul‖ aussi rira de moi.— Je le tuerai, ma mère !‖ oh ! quand il serait roi.Dieu ! rire de ma mère !— Et l’enfant qu’elle adore,L’enfant que son malheur‖ lui rend plus sien encore,Penses-tu qu’une mère,‖ au fond de ses douleurs,Ne se lèvera pas‖ pour revenger ses pleurs ?Et toi, mon fol enfant,‖ fier de tes belles armes,Lançant ton rire ingrat‖ sur l’objet de ses larmes,Prends garde ! si ta langue‖ allait faire mourir !Dieu dit : « Tu souffriras‖ ce que tu fais souffrir. »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
3[abab] 5[abba] 21[aa]
Mètre
Alexandrins surtout (89 de 12, 1 de 8)· profil 6+6, (8)
Mots à la rime
a porte / l’apporte féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea d’automne / s’étonne féminine, classiqueb moment / doucement masculine, classiquea Bonsoir / s’asseoir masculine, classiquea baissée / pensée féminine, classiquea sortir / pas / mentir masculine, classiquea rien / chose / cause féminine, classiquea malheureux / gai / affreux masculine, classiqueb vivre / Paul / livre féminine, classiquea enfoncée / torsée féminine, classiquea cela / triste / su / bossu masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb livre / enfant / défend masculine, classiquea console / l’école féminine, classiqueb garçon / leçon masculine, classiquea Christophe / philosophe féminine, classiquea animal / pleurait / mal masculine, classiqueb Christophe / vue / imprévue féminine, classiquea craindre / plaindre féminine, classiquea moment / charmant masculine, classiqueb tournée / destinée féminine, classiquea m’aimes / oui / nous-mêmes féminine, classiquea avenir / souvenir masculine, classiquea tu / mère / sévère féminine, classiqueb ciel / Noël masculine, classiquea voyant / priant masculine, classiquea apparue / accourue féminine, classiquea moi / quoi masculine, classiquea bonheur / t’écoute / coûte féminine, classiquea cœur / moqueur masculine, classiquea laide / mère / afflige / dis-je féminine, classiquea moi / roi masculine, classiquea mère / adore / encore féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiquea mourir / souffrir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources