Les pleurs, 1833
Les mots tristes
Quoi ! je mourrai ! Quoi ! le temps à sa suite
Amènera l’irrévocable jour,
Le jour muet et sombre, où sans retour
S’arrêtera ce cœur qui bat si vite !Madame Amable Tastu.
Souvent toute plongée‖ au fond de ma tendresse,Expiant, Dieu ]e veut !‖ le nom de ta maîtresse,Je pense que je souffre‖ (aimer tant, c’est souffrir),Qu’un jour je t’ai vu pâle,‖ et que l’on peut mourirJeune, entends-tu ? Je meurs‖ pour mourir la première,Pour braver avant toi‖ la nuit ou la lumière.J’entends des mots affreux‖ tinter autour de moi,Ces mots que dans l’enfance‖ on apprend sans les croire,Roulant, sans la troubler,‖ au fond de la mémoire,Inécoutés longtemps,‖ longtemps vides d’effroi,Tout à coup pleins d’accents,‖ pleins de deuil, pleins de larmes,Bondissant sur le cœur‖ comme un tocsin d’alarmes.C’est la cloche effrayée‖ au cri sinistre et prompt,Dont le pouls bat rapide‖ et fiévreux dans l’espace,Redoublant son frisson‖ avec la mort qui passe ;De pâleur et de crainte‖ elle cerne mon front ;Sous mes cheveux levés‖ une eau froide circule :Ah ! ne t’étonne pas.‖ J’aime ! je suis crédule ;Ou plutôt j’ai des yeux‖ qui plongent sous les fleurs ;Au fond de nos baisers‖ je sens rouler des pleurs.
L’avenir sonne ; arrête !‖ Oh ! que nous marchons vite !Qu’une heure a peu de poids‖ sur un cœur qui palpite !Ne peut-on lentement‖ respirer le bonheur,Vivre sans éveiller‖ le temps et le malheur ?Embrasse-moi : plus près‖ de ta moitié qui tremble,Laisse passer la vie ;‖ elle nous aime ensemble !Quand tu m’as dit adieu,‖ je me donne à rêver,Et les mots qui font peur‖ reviennent me trouver :Ils disent que l’on meurt‖ en sortant d’une fête,Et je t’y vois courir,‖ et je cache ma tête,Et leurs sons plus aigus‖ sifflent entre mes doigts :« On meurt ! on meurt ! on meurt !‖ on se quitte une fois ! »Puis ton nom !… Ah ! ce nom‖ m’éveille, il me rassure ;Ton baiser presse encor‖ mes lèvres, j’en suis sûre !Et je m’appelle folle‖ en me sentant frémir.Vois ! qu’un portrait de toi‖ serait doux sous mes larmes.Et je n’ai que ton nom !‖ ton nom ! pas d’autres armes !Si je chantais, ma voix‖ sortirait pour gémir ;À mon âme qui pense‖ elle reste attachée ;Dans mes pâles tourments‖ je demeure cachée :Alors je rêve un monde‖ où dureront toujoursLes caresses du cœur‖ et les libres amours.Prends mes ailes, viens ! viens‖ où jamais la penséeN’est un poignard armé‖ contre une âme oppressée.Songes-y ! plus d’absence,‖ et personne entre nous.Là, nos trames d’amour‖ n’ont plus de nœuds jaloux :Là, jamais un fil noir‖ ne traverse la joieDes fuseaux toujours pleins‖ d’or et de pure soie !
Avant de t’avoir vu,‖ devines-tu commentJ’entrevoyais du ciel‖ le vague enchantement ?Je regardais toujours,‖ comme à travers un voileOn s’amuse à chercher‖ la forme d’une étoile.Sous l’immense rideau‖ je ne pouvais saisirQue des objets sans traits‖ pour mes yeux sans désir.Trop faible à m’élancer‖ au delà de mon être,Je rentrais dans ma vie,‖ en te cherchant peut-être ;Car, toujours comme toi‖ brûlante avec langueur,Sans t’avoir vu des yeux,‖ je te cherchais du cœur !
Et je disais le soir‖ aux vives étincellesQui dans l’ombre éclairaient‖ mes doutes à genoux :« Dieu jette-t-il aux nuits‖ de si douces parcelles,Pour écrire son nom‖ entre le ciel et nous ? »Et je rêvais le bruit‖ de feuilles immortellesQui ne s’envolent plus‖ sous l’haleine de l’air,Sans nuit, sans froid, sans peur‖ d’expier par l’hiverDe longs jours transparents‖ comme les cœurs fidèles.Et puis, en frissonnant,‖ j’osais rêver encorJe ne sais quel appui‖ qui manquait à mon sort !
Là, du moins, je voyais‖ les pauvres sans alarmes,Sortis de leurs lambeaux‖ que Dieu n’a pas perdus,Rassasiés d’un pain‖ qui ne s’épuise plus,À l’immense festin‖ payé de tant de larmes !
Un roi, de l’homme nu‖ devinant les douleurs,Sans sceptre, sans couronne,‖ à la pitié sensible,Agenouillé devant‖ sa victime paisible,Pesant ses fers tombés‖ et les mouillant de pleurs !
Du riche repentant‖ l’âme enfin éclairée,Versant un doux breuvage‖ à quelque âme altérée :C’était beau ! C’était tout.‖ Quand ta voix me parla,Le rideau s’entr’ouvrit,‖ l’éternité brûla !Le ciel illuminé‖ s’emplit de ta présence ;Dieu te mit devant moi,‖ je compris sa puissance.En passant par tes yeux‖ mon âme a tout prévu :Dieu, c’est toi pour mon cœur ;‖ j’ai vu Dieu, je t’ai vu !Mais pour te retrouver‖ dans cette joie immense,Il faut franchir l’espace,‖ et la mort le commence.Horreur ! Il faut passer‖ par un étroit cercueil,Quitter ta main qui brûle,‖ et ta voix toujours tendre.Ah ! dans le désespoir‖ d’être un jour sans l’entendre,Tout mon ciel se referme…‖ En tremblant, sur le seuilOù la cloche qui pleure‖ est encore entendue,Pour nous éteindre à deux‖ je suis redescendue.
Où ces signaux de mort‖ envoyés devant moiS’allument, et longtemps‖ tremblent comme des lampesQu’on voit glisser au loin‖ sur les gothiques rampesD’une église où je vais‖ le soir prier pour toi,Dis ! cette ombre qui passe‖ auprès de la chapelle,Est-ce ton âme en peine,‖ en quête de mon sort,Sous une aile traînante‖ et paresseuse encor,Dont le doux bruit de plume‖ et m’effleure et m’appelle ?« Heureux qui s’abandonne,‖ » oh ! tu l’as dit souvent,« Et qui s’envole à Dieu‖ comme la plume au vent ! »Mais, tiens ! pour remonter,‖ intrépide hirondelle,Le chemin lumineux‖ qui ramène au soleil,Pour partir en aveugle,‖ en joie ! en tire-d’aile,Et ne voir devant soi‖ que l’horizon vermeil,Il faut mourir enfant !‖ Il faut, doux somnambule,S’élançant par la tombe‖ aux jardins sans hivers,Ne pas se réveiller‖ à la voix des pervers,Et du sein maternel‖ s’en retourner, crédule ;Comme un doux rossignol‖ sort du fond d’une fleur,Sans avoir répandu‖ sa voix sur la vallée,Et va frapper aux cieux‖ pour son hymne exiléeQui ne veut pas apprendre‖ à chanter la douleur.Beaux enfants ! tout pétris‖ de baisers, de prières !Faibles cygnes tombés‖ des célestes bruyères,Au duvet encor chaud‖ de la main du Seigneur,Et qui ne voulez pas‖ ramper vers le malheur,Vous faites bien ! Restez‖ à l’alphabet d’un ange,Dont chaque lettre sainte‖ est un signe d’amour ;Solfège harmonieux‖ où nul accord ne change,Et dont la clé sonore‖ ouvre un autre séjour.Mais, quand Dieu nous reprend‖ vos ailes et vos charmes,Que dit-il de les voir‖ humides de nos larmes ?
Et toi ! viens-tu ? Viens donc !‖ Car au bruit de tes pasMa peur s’envolerait :‖ je ne les entends pas !J’étends mes mains au jour,‖ et je le trouve sombre ;Je cherche à m’appuyer‖ comme un enfant dans l’ombre ;Je lis, ou je crois lire ;‖ et les lugubres mots,En oracles rangés‖ décrivent deux tombeauxQui, retenant sur eux‖ ma frayeur arrêtée,Sortent en traits de plomb‖ de la page irritée :Il faut fermer le livre‖ et tomber à genoux ;Il faut dire : « Mon Dieu !‖ priez pour lui… pour nous ! »
Et me voilà ! voilà‖ comme tu m’as rendue :À deux pas de tes pas,‖ je suis, seule, perdue ;Je dépends d’un nuage‖ ou du vol d’un oiseau,Et j’ai semé ma joie‖ au sommet d’un roseau !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 41[aa] 11[abba] 3[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a tendresse / maîtresse féminine, classiquea souffrir / mourir masculine, classiquea première / lumière féminine, classiquea moi / d’effroi masculine, classiqueb croire / mémoire féminine, classiquea larmes / d’alarmes féminine, classiquea prompt / front masculine, classiqueb l’espace / passe féminine, classiquea circule / crédule féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiquea vite / palpite féminine, classiquea bonheur / malheur masculine, classiquea tremble / ensemble féminine, classiquea rêver / trouver masculine, classiquea fête / tête féminine, classiquea doigts / fois masculine, classiquea rassure / sûre féminine, classiquea frémir / gémir masculine, classiqueb larmes / armes féminine, classiquea attachée / cachée féminine, classiquea toujours / amours masculine, classiquea pensée / oppressée féminine, classiquea nous / jaloux masculine, classiquea joie / soie féminine, classiquea comment / enchantement masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiquea saisir / désir masculine, classiquea être / peut-être féminine, classiquea langueur / cœur masculine, classiquea étincelles / parcelles féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea immortelles / fidèles féminine, classiqueb l’air / l’hiver masculine, classiquea encor / sort masculine, non classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb perdus / plus masculine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb sensible / paisible féminine, classiquea éclairée / altérée féminine, classiquea parla / brûla masculine, classiquea présence / puissance féminine, classiquea prévu / vu masculine, classiquea immense / commence féminine, classiquea cercueil / seuil masculine, classiqueb tendre / l’entendre féminine, classiquea entendue / redescendue féminine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb lampes / rampes féminine, classiquea chapelle / m’appelle féminine, classiqueb sort / encor masculine, non classiquea souvent / vent masculine, classiquea hirondelle / tire-d’aile féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea somnambule / crédule féminine, classiqueb hivers / pervers masculine, classiquea fleur / douleur masculine, classiqueb vallée / exilée féminine, classiquea prières / bruyères féminine, classiquea Seigneur / malheur masculine, classiquea ange / change féminine, classiqueb d’amour / séjour masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiquea pas masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiquea mots / tombeaux masculine, classiquea arrêtée / irritée féminine, classiquea rendue / perdue féminine, classiquea oiseau / roseau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources