Les pleurs, 1833
Minuit
Je veux vivre dans l’air qu’a respiré ta bouche.Charles Nodier.
Quand je sens entre nous‖ la cité tout entière,Ses ténèbres, ses feux,‖ ses jardins, et le port,Et le fleuve, et l’église,‖ et le froid cimetière,Je ne respire plus.‖ Un douloureux transportEntraîne loin de moi‖ sur ta trace perdue ,Ma faiblesse qui pleure‖ et qui cherche, assidue,Ta vie et ton courage‖ imprudent. Car jamaisL’heure qui dit : silence !‖ et qui défend qu’on veille,Ne jette loin de moi‖ sa voix dans ton oreille ;Et tu ris quand j’écoute,‖ ou que, d’un doigt prudent,Je te montre minuit‖ qui passe en nous grondant.Tu ris ! tu ne crois pas,‖ et moi, je veux y croireÀ ces contes mêlés‖ d’une tragique histoire.J’en sais mille ! et le soir‖ j’en invente ; et ma peurLes sème sur ta route‖ où mon âme regarde,Où je vais dans mon rêve,‖ élan doux et trompeur,T’enlacer de mes bras‖ et te crier : — Prends garde !Vois-tu, mon bien-aimé,‖ l’ombre qui te poursuit,Qui tremble, qui t’arrête‖ où l’onde est dangereuse,Qui rend tes pas moins sûrs‖ et l’eau plus ténébreuse ?C’est moi, triste ! Ah ! tu sais,‖ tout est triste la nuit :Ses astres sont voilés,‖ son silence a des plaintes ;L’eau ressemble à des pleurs ;Elle rend la mémoire‖ ou l’effroi des malheurs ;Et l’amour isolé‖ marche sur mille craintes.
Juge, quand un orage‖ éclate au haut des airs,Quand j’entends l’hirondelle‖ affronter les éclairs,Quand le chien prophétique‖ hurle son noir présage,Et que sur ta maison‖ s’arrête un lourd nuage ;Plains-moi : l’air qui te manque,‖ affaisse mes genoux ;Sous l’effroi qui m’étouffe,‖ et m’enchaîne, et me glace,Je présente mon cœur‖ au coup qui te menace ;Je prie avec ton nom,‖ je le jette entre nous ;Je signale ta vie‖ à quelque ange qui m’aime ;Il t’a vu dans mon âme,‖ il te prend pour moi-même ;Si je pleure, il te cherche‖ en tremblant pour mes jours.
Sauve-les ! sauve-toi‖ sous ses ailes humides ;Il n’éteint que la foudre,‖ et, tendre aux feux timides,S’il garde mon bonheur,‖ il te suivra toujours !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2[abab] 7[aa] 4[abba]
- Mètre
- Alexandrins surtout (38 de 12, 1 de 6)· profil 6+6, (6)
- Mots à la rime
- a entière / cimetière féminine, classiqueb port / transport masculine, classiquea perdue / assidue féminine, classiquea veille / oreille féminine, classiquea prudent / grondant masculine, classiquea croire / histoire féminine, classiquea peur / trompeur masculine, classiqueb regarde / garde féminine, classiquea poursuit / nuit masculine, classiqueb dangereuse / ténébreuse féminine, classiquea plaintes / craintes féminine, classiqueb pleurs / malheurs masculine, classiquea airs / éclairs masculine, classiquea présage / nuage féminine, classiquea genoux / nous masculine, classiqueb glace / menace féminine, classiquea m’aime / moi-même féminine, classiquea jours / toujours masculine, classiqueb humides / timides féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
39 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources