Poésies inédites, 1860· Amour
L’ami d’enfance
Un ami me parlait‖ et me regardait vivre.Alors, c’était mourir…‖ Mon jeune âge était ivreDe l’orage enfermé‖ dont la foudre est au cœur :Et cet ami riait,‖ car il était moqueur.
Il n’avait pas d’aimer‖ la funeste science.Son seul orage à lui‖ c’était l’impatience.Léger comme l’oiseau‖ qui siffle avant d’aimer,Disant : « Tout feu s’éteint,‖ puisqu’il peut s’allumer ; »Plein de chants, plein d’audace‖ et d’orgueil sans alarme,Il eût mis tout un jour‖ à comprendre une larme.De nos printemps égaux‖ lui seul portait les fleurs ;J’étais déjà l’aînée,‖ hélas ! par bien des pleurs.
Décorant sa pitié‖ d’une grâce insolente,Il disputait, joyeux,‖ avec ma voix tremblante ;À ses doutes railleurs‖ je répondais trop bas…Prouve-t-on que l’on souffre‖ à qui ne souffre pas ?
Soudain, presque en colère,‖ il m’appela méchante.De tromper la saison‖ où l’on joue, où l’on chante :« Venez, sortez, courez‖ où sonne le plaisir !Pourquoi restez-vous là‖ navrant votre loisir ?Pourquoi déifier‖ vos immobiles peines ?Venez, la vie est belle,‖ et ses coupes sont pleines !…Non ? Vous voulez pleurer ?‖ Soit ! J’ai fait mon devoir ;Adieu ! — Quand vous rirez,‖ je reviendrai vous voir. »
Et je le vis s’enfuir‖ comme l’oiseau s’envole ;Et je pleurai longtemps‖ au bruit de sa parole ;Mais quoi ? la fête en lui‖ chantait si haut alorsQu’il n’entendait que ceux‖ qui dansaient au dehors.
Tout change. Un an s’écoule,‖ il revient… Qu’il est pâle !Sur son front, quelle flamme‖ a soufflé tant de hâle ?Comme il accourt tremblant !‖ Comme il serre ma main !Comme ses yeux sont noirs !‖ Quel démon en cheminL’a saisi ? C’est qu’il aime ;‖ il a trouvé son âme.Il ne me dira plus :‖ « Que c’est lâche une femme ! »Triste, il m’a demandé :‖ « C’est donc là votre enfer ?Et je riais… Grand Dieu !‖ vous avez bien souffert ! »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 18((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiques
- Mots à la rime
- a vivre / ivre féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquea science / l’impatience féminine, classiqueb d’aimer / s’allumer masculine, classiquea alarme / larme féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea insolente / tremblante féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea méchante / chante féminine, classiqueb plaisir / loisir masculine, classiquea peines / pleines féminine, classiqueb devoir / voir masculine, classiquea s’envole / parole féminine, classiqueb alors / dehors masculine, classiquea pâle / hâle féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb enfer / souffert masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
36 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources