Poésies inédites, 1860· Famille
Laisse-nous pleurer
Toi qui ris de nos cœurs‖ prompts à se déchirer,Rends-nous notre ignorance‖ ou laisse-nous pleurer !
Promets-nous à jamais‖ le soleil, la nuit même,Oui, la nuit à jamais,‖ promets-la-moi, je l’aime !Avec ses astres blancs,‖ ses flambeaux, ses sommeils,Son rêve errant toujours‖ et toujours ses réveils !Et toujours, pour calmer‖ la brûlante insomnie,D’un monde où rien ne meurt‖ l’éternelle harmonie !
Ce monde était le mien‖ quand, les ailes aux vents,Mon âme encore oiseau‖ rasait les jours mouvants ;Quand je mordais aux fruits‖ que ma sœur, chère aînée,Cueillait à l’arbre entier‖ de notre destinée.Puis, en nous regardant‖ jusqu’au fond de nos yeuxNous éclations d’un rire‖ à faire ouvrir les cieux.Car nous ne savions rien.‖ Plus agiles que l’onde,Nos âmes s’en allaient‖ chanter autour du monde,Lorsqu’avec moi, promise‖ aux profondes amours.Nous n’épelions partout‖ qu’un mot : « toujours ! toujours ! »Philosophe distrait,‖ amant des théories,Qui n’ôtes ton chapeau‖ qu’aux madones fleuries,Quand tu diras toujours‖ que vivre, c’est penser.Qu’il faut que l’oiseau chante‖ et qu’il nous faut danser.Et qu’alors qu’on est femme‖ il faut porter des roses.Tu ne changeras pas‖ le cours amer des choses.Pourquoi donc nous chercher,‖ nous qui ne dansons pas ?Pourquoi nous écouter,‖ nous qui parlons tout bas ?Nous n’allons point usant‖ nos yeux au même livre ;Le mien se lit dans l’ombre‖ où Dieu m’apprend à vivre.
Toi, qui ris de nos cœurs‖ prompts à se déchirer,Rends-nous notre ignorance‖ ou laisse-nous pleurer.
Vois, si tu n’as pas vu,‖ la plus petite filleS’éprendre des soucis‖ d’une jeune famille,Éclore à la douleur‖ par le pressentiment,Pâlir pour sa poupée‖ heurtée imprudemment,Prier Dieu, puis sourire‖ en berçant son idoleQu’elle croit endormie‖ au son de sa parole.Fière du vague instinct‖ de sa fécondité.Elle couve une autre âme‖ à l’immortalité.Laisse-lui ses berceaux :‖ ta raillerie amèreÉteindrait son enfant…‖ tu vois bien qu’elle est mère.À la mère du moins‖ laisse les beaux enfants,Ingrats, si Dieu le veut,‖ mais à jamais vivants !Sinon, de quoi ris-tu ?‖ Va, j’ai le droit des larmes ;Va, sur les flancs brisés‖ ne porte pas tes armes.
Toi qui ris de nos cœurs‖ prompts à se déchirer.Rends-nous notre innocence‖ ou laisse-nous pleurer !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 23((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiques
- Mots à la rime
- a déchirer / pleurer masculine, classiqueb même / l’aime féminine, classiquea sommeils / réveils masculine, classiqueb insomnie / harmonie féminine, classiquea vents / mouvants masculine, classiqueb aînée / destinée féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiqueb l’onde / monde féminine, classiquea amours / toujours masculine, classiqueb théories / fleuries féminine, classiquea penser / danser masculine, classiqueb roses / choses féminine, classiquea pas / bas masculine, classiqueb livre / vivre féminine, classiqueb fille / famille féminine, classiquea pressentiment / imprudemment masculine, classiqueb idole / parole féminine, classiquea fécondité / l’immortalité masculine, classiqueb amère / mère féminine, classiquea enfants / vivants masculine, classiqueb larmes / armes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
46 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources