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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Élégies

À mademoiselle Georgina Nairac

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 84 vers

Ah ! prends garde à l’amour,‖ il menace ta vie ;Je l’ai vu dans les pleurs‖ que tu verses pour moi.Prends garde, s’il est temps !‖ il erre autour de toi,Et c’est avec des pleurs‖ aussi qu’il m’a suivie.Retourne vers ta mère‖ et ne la quitte pas.Va, comme un faible oiseau‖ que menace l’orage,Contre son sein paisible‖ appuyer ton courage ;Portes-y ta jeunesse,‖ enchaînes-y tes pas.Plus heureuse que nous,‖ de son printemps calmée,Laisse-la te soustraire‖ à de vaines douleurs.Va ! tu me béniras‖ de t’avoir alarmée ;Je fus confiante, et je meurs.

Folle sécurité‖ d’une âme qui s’ignore,C’est donc ainsi toujours‖ que vous devez finir ?Quand on n’a pas souffert‖ on ne sait rien encore,On ne veut confier‖ son cœur qu’à l’avenir.Dans l’âge du danger,‖ je n’avais plus de mère :Déjà mon tendre guide,‖ arrêté par la mort,N’entendait plus ma plainte amère ;Déjà ses yeux fermés‖ n’éclairaient plus mon sort.

Retourne vers ta mère,‖ et que ton innocence,Prudemment effrayée‖ au tableau de mes jours,Joigne à mon souvenir,‖ qu’il faut plaindre toujours,Une longue reconnaissance.

Mais tu n’as pas souffert ?‖ ta tranquille pitié,Dis-le moi, n’a donné‖ ses pleurs qu’à l’amitié ?Non, tu n’as pas senti‖ cette fièvre de l’âme,Ce frisson douloureux‖ qui passe au fond du cœur.L’air ne t’a pas semblé‖ comme une molle flamme,Qui verse dans les sens‖ la soif et la langueur ?Ce triste isolement,‖ ce tendre ennui, ces larmes,Ce besoin de presser‖ un cœur semblable au tien,D’une voix qui poursuit‖ le fidèle entretien,Rien n’a comblé ta vie‖ et de crainte et de charmes ?Cet objet souhaité,‖ dans un jour imprévu,Ne t’a pas sur son sein‖ réunie à toi-même ;Ce tendre objet qui trompe,‖ et qu’il faut que l’on aime,Tu ne l’as jamais vu !…Je l’ai vu plein d’amour,‖ et l’amour m’a trompée ;Je ne croyais que lui ;‖ de lui seul occupée,J’ai perdu mon repos‖ dans sa félicité ;Je l’ai voulu. Mon Dieu !‖ c’était sa volonté.

Il savait tant de mots‖ pour me rendre sensible,Pour instruire mon âme‖ ardente à la douleur !Lui seul a ce pouvoir,‖ cet art, ce don flexible,Lui seul donne la vie‖ ensemble et le malheur.Mais le malheur enfin‖ détache de la vie.Non, je ne veux plus de mon sort,Je ne veux plus souffrir.‖ Sais-tu ce que j’envie ?Sais-tu ce qu’après lui‖ j’ai souhaité ? La mort.Son pied ne presse plus‖ le seuil de ma demeure,Et pour ne la plus voir‖ il invente un chemin.Sans lui rien demander,‖ j’écoute passer l’heure ;L’heure dit comme lui :‖ « Ni ce soir, ni demain ! »Mais je compte, j’attends‖ que moins inexorableUne heure, la dernière‖ à mes maux secourable,Éteigne sur ma cendre‖ un importun flambeau,Et défende à l’amour‖ de troubler mon tombeau.

Quand celui qui me fuit‖ ne songeait qu’à me suivre,Le cours de mes beaux ans‖ fut près de se tarir :Qu’il m’eût alors‖ été doux de mourirPour l’amant dont les pleurs‖ me suppliaient de vivre !« Ne meurs pas, disait-il,‖ ou je meurs avec toi ! »Et mon âme, enchaînée‖ à cette âme amoureuse,N’osa… quitter la terre‖ et combler son effroi.L’imprudent ! sous ses pleurs‖ j’allais m’éteindre heureuse.J’allais mourir aimée.‖ Il m’a rendu des jours,Pour m’apprendre, ô douleur !‖ qu’on n’aime pas toujours.

Une nouvelle voix‖ à son oreille est douce ;D’autres yeux qu’il entend‖ désarment son courroux ;Et ce n’est plus ma main‖ qu’il presse ou qu’il repousse,Alors qu’il est tendre ou jaloux.Quoi ! ce n’est plus vers moi‖ qu’il apporte sans crainteSon espoir, son désir,‖ son plus secret dessein :Et s’il est malheureux,‖ s’il exhale une plainte,Ce n’est plus dans mon sein !

L’ai-je trahi ? Jamais.‖ Il eut mon âme entière.Hélas ! j’étais étreinte‖ à lui comme le lierre.Que pour m’en arracher‖ il m’a fallu souffrir !Dans cet effort cruel‖ je me sentis mourir.Il détourna les yeux,‖ il n’a pas vu mes larmes ;Mon reproche jamais‖ n’éveilla ses alarmes ;Jamais de ses beaux jours‖ je ne ternis un jour ;Il garda le bonheur ;‖ moi, j’ai gardé l’amour.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
6[abba] 10[abab] 10[aa]
Mètre
Alexandrins surtout (76 de 12, 5 de 8, 2 de 6, 1 de 10)· profil 8, 6, 6−6, (4+6)
Mots à la rime
a vie / suivie féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea pas masculine, classiqueb l’orage / courage féminine, classiquea calmée / alarmée féminine, classiqueb douleurs / meurs masculine, classiquea s’ignore / encore féminine, classiqueb finir / l’avenir masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquea innocence / reconnaissance féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea pitié / l’amitié masculine, classiquea l’âme / flamme féminine, classiqueb cœur / langueur masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb tien / entretien masculine, classiquea imprévu / vu masculine, classiqueb toi-même / aime féminine, classiquea trompée / occupée féminine, classiquea félicité / volonté masculine, classiquea sensible / flexible féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquea vie / j’envie féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea demeure / l’heure féminine, classiqueb chemin / demain masculine, classiquea inexorable / secourable féminine, classiquea flambeau / tombeau masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb tarir / mourir masculine, classiquea toi / effroi masculine, classiqueb amoureuse / heureuse féminine, classiquea douce / repousse féminine, classiqueb courroux / jaloux masculine, classiquea crainte / plainte féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquea entière / lierre féminine, classiquea souffrir / mourir masculine, classiquea larmes / alarmes féminine, classiquea jour / l’amour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources