Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges
Aux enfants qui ne sont plus
Bien plus heureux que nous, vous n’avez
fait que tremper vos lèvres dans cette
coupe d’amertume qu’il nous faut
épuiser.M. Chessière, Ministre protestant.
Vous ! à peine entrevus‖ au terrestre séjour,Beaux enfants ! voyageurs d’un jour,Quand les astres sont purs,‖ dans leurs tremblantes flammesVoit-on flotter vos jeunes âmes ?
Vous qui passez comme les fleurs,Qui ne semblez toucher la terreQue pour vous envoler‖ tout baignés de nos pleurs,Enfants, révélez-nous‖ le triste et doux mystèreD’une apparition‖ qui fait rêver le ciel,Et de votre départ‖ si prompt et si cruel.
Eh ! comment voyons-nous‖ nos plus pures délicesSe changer en amers calicesPleins d’inépuisables regrets ?De ces sources de pleurs‖ contez-nous les secrets.Fleurs des tendres amours !‖ ne laissez-vous de tracesQue vos chastes baisers,‖ que vos tranquilles grâces,Vos larmes sans remords,‖ vos voix d’anges mortels,Qui font des cœurs aimants‖ vos douloureux autels ?Sous une forme périssable,N’êtes-vous pas des cieux‖ les jeunes messagers ?Et vos sourires passagersPortent-ils de la foi‖ l’empreinte ineffaçable ?
Venez-vous en courant‖ dire : « Préparez-vous !Bientôt vous quitterez‖ ce que l’on croit la vie ;Celle qui vous attend‖ seule est digne d’envie :Oh ! venez dans le ciel‖ la goûter avec nous !Ne craignez pas, venez !‖ Dieu règne sans colère ;De nos destins charmants‖ vous aurez la moitié.Celui qui pleure, hélas !‖ ne peut plus lui déplaire ;Le méchant même‖ a part dans sa pitié.Sous sa main qu’il étend‖ toute plaie est fermée ;Qui se jette en son sein‖ ne craint plus l’abandon ;Et le sillon cuisant‖ d’une larme enflamméeS’efface au souffle du pardon.Embrassez-nous ! Dieu nous rappelle :Nous allons devant vous ;‖ mères, ne pleurez pas !Car vous aurez un jour‖ une joie immortelle,Et vos petits enfants‖ souriront dans vos bras. »Ainsi vous nous quittez,‖ innocentes colombes,Et sur nos toits d’exil‖ vous planez un moment,Pour écouter peut-être‖ avec étonnementLes cris que nous jetons‖ à l’entour de vos tombes.Ah ! du moins emportez‖ au sein de notre DieuLes sanglots dont la terre‖ escorte votre adieu.Allez du moins lui dire :‖ « Il est toujours des mères,Des femmes pour aimer,‖ pour attendre et souffrir,Pour acheter longtemps,‖ par des peines amères,Le bonheur de mourir ! »Ah ! dites-lui : « Toujours‖ les hommes sont à plaindre ;En vous nommant, Seigneur,‖ ils ne s’entendent pas :Plus faibles que l’enfant‖ dont vous guidez les pas,On ne leur apprend qu’à vous craindre.Et nous avons tremblé‖ de demeurer longtemps,De nous perdre sans vous‖ dans leurs sombres vallées ;Et nous avons quitté‖ nos mères désolées :Dieu ! versez quelque espoir‖ dans leurs cœurs palpitants,Elles pleurent encore !‖ » Il est trop véritable :De vos berceaux déserts‖ le vide épouvantableLes fait longtemps mourir,‖ et crier à genoux :« Nous voulons nos enfants !‖ Nos enfants sont à nous ! »
Mais Dieu pose sa main‖ sur leurs yeux pleins de larmes ;Il éclaire, il console,‖ il montre l’avenir ;L’avenir dévoilé‖ resplendit de vos charmes,Et l’espoir, goutte à goutte,‖ endort le souvenir.La promesse qui les enchanteLes suit jusque dans leur sommeil ;Et cette parole touchanteLes soutient encore au réveil :« Laissez venir à moi‖ ces jeunes créatures,Et je vous les rendrai ;‖ mères, ne pleurez pas !Priez ! Dieu vous rendra‖ vos amours les plus pures,Et vos petits enfants‖ souriront dans vos bras. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 10[aa] 8[abab] 5[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (55 de 12, 15 de 8, 1 de 6, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6), (6)
- Mots à la rime
- a séjour / jour masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiqueb terre / mystère féminine, classiquea ciel / cruel masculine, classiquea délices / calices féminine, classiquea regrets / secrets masculine, classiquea traces / grâces féminine, classiquea mortels / autels masculine, classiquea périssable / ineffaçable féminine, classiqueb messagers / passagers masculine, classiquea Préparez-vous / nous masculine, classiqueb vie / d’envie féminine, classiquea colère / déplaire féminine, classiqueb moitié / pitié masculine, classiquea fermée / enflammée féminine, classiqueb l’abandon / pardon masculine, classiquea rappelle / immortelle féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea colombes / tombes féminine, classiqueb moment / étonnement masculine, classiquea Dieu / adieu masculine, classiquea mères / amères féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea plaindre / craindre féminine, classiqueb pas masculine, classiquea longtemps / palpitants masculine, classiqueb vallées / désolées féminine, classiquea véritable / épouvantable féminine, classiquea genoux / nous masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb l’avenir / souvenir masculine, classiquea enchante / touchante féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea créatures / pures féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources