Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges
L’idiot
À MADAME PAULINE DUCHAMBGE
Avec l’aube toujours‖ ta plainte me réveille,André ! toujours ton nom‖ tourmente mon oreille ;Car toujours sans pitié,‖ persécuteurs enfants,Vous brisez son sommeil‖ par vos cris triomphants.
Il dormait. De la nuit‖ la fraîcheur salutairePeut-être dans son sein‖ versait un songe heureux.Quel autre bien attend‖ l’orphelin solitaire ?Son réveil est si douloureux !Dans le sommeil du moins,‖ l’oubli vient, le sort change ;Et, couché sur la terre‖ où le soleil a lui,Qui sait s’il ne voit pas un AngeSourire ou pleurer avec lui ?
Pourquoi faire envoler‖ son erreur décevante ?Regardez, inhumains,‖ cet être languissant,Comme un chevreuil blessé‖ que la meute épouvante,Essayer pour vous fuir‖ un effort impuissant.Eh ! que vous a-t-il fait ?‖ Laissez passer sa vieSous le nuage triste‖ où Dieu l’enveloppa :Il n’a plus sa raison‖ que le malheur frappa ;Mais votre voix est dure ;‖ et tout ce qu’il envie,C’est l’indulgent silence :‖ il parle au malheureux,Il assoupit l’éclat‖ de vos rires affreux.Quand vous l’avez blessé‖ de vos cruelles armes,André frappe son cœur‖ où s’amassent ses larmes.L’homme, pour tous ses jours,‖ en apporte en naissant ;C’est le calice amer‖ où son orgueil s’abreuve.Bientôt, jeunes railleurs,‖ vous en ferez l’épreuve,Et le plus gai de vous‖ s’en ira gémissant.Vos teints de fleur, vos jeux,‖ votre éclatante joie,Votre âge audacieux‖ qui croit régner toujours,Du temps qui raille aussi‖ seront bientôt la proie :Vous serez vieux dans quelques jours.Des vieillards assis sur les places,À l’ombre des ormeaux vivacesQu’ils y plantèrent autrefois,Vous aurez la langueur‖ et les débiles voix ;La vie à vos regards‖ retirera ses flammes ;Vous croirez que l’oiseau‖ vous refuse son chant ;Quelque chose d’amer‖ coulera dans vos âmes,Car vous direz : « Je fus méchant ! »Dieu plaindra du roseau‖ le naufrage rapide,Bien qu’il fasse en tournant‖ rire les matelots !« Qu’eût-il vu, disent-ils,‖ dans son destin timide ?Il eût bordé la rive‖ et caressé les flots ! »
Triste un jour comme André,‖ je suivis sa détresse :Loin de la ville heureuse‖ elle nous égara.L’église du coteau‖ fit rêver sa tristesse ;Il salua l’église,‖ et puis il soupira.Chancelant et courbé‖ sur son appui de frêne,Il s’arrêtait pensif,‖ il cueillait une fleur ;Et du jeune idiot‖ la mousse et le troèneCouronnaient la pâleur.
Le vent qui passe‖ et courbe la verdureÉtonnait son oreille ;‖ il cherchait ce murmure,Et comptait sur ses doigts‖ le brisement égalDe l’eau dans les cailloux‖ épurant son cristal.Le jeu d’un papillon,‖ qui planait sur sa tête,Le fit rire et tourner longtemps ;Il agitait ses mains‖ avec un air de fête ;Et puis il oublia‖ l’envoyé du printemps.Il dansa. Pauvre André !‖ La lointaine musetteLui disait que la danse‖ avait frappé ses yeux :La mémoire entendait,‖ mais l’âme était muette ;Le danseur n’était point joyeux.Sa faiblesse inclinée‖ au bord de la fontaineY suspendit mes pas ;Seul, à quelque ombre amie‖ il racontait sa peine,Car il parlait tout bas.« Peut-être, me disais-je,‖ heureux sous sa couronne,Plus légère à son front‖ que le bandeau d’un roi,Il rend grâce à l’air libre‖ et pur qui l’environne ;À l’image d’un homme‖ il sourit sans effroi. »Tout-à-coup, de ses fleurs‖ la parure éphémèreD’un souvenir aigu‖ sembla le déchirer ;Il étendit les bras‖ en s’écriant : « Ma mère ! »Et plus faible et plus pâle‖ il s’assit pour pleurer.Dans le ruisseau longtemps‖ je vis tomber ses larmes ;À leur chute rapide‖ André trouvait des charmes,Et curieusement‖ les regardait couler.La pitié m’oppressait ;‖ je ne pouvais parler.
« André ! lui dis-je enfin,‖ retourne vers la ville.Ne crains-tu pas la nuit‖ passée hors des remparts ?Vois-tu les habitants‖ rentrer de toutes parts ?Va ! pauvre agneau perdu,‖ cherche au moins un asile. »Alors, sans me répondre,‖ il reprit son chemin.Il était sous ma porte‖ assis le lendemain.
D’un air doux et stupide‖ il m’offrit une feuilleDe la guirlande encor‖ pendante sur son front.Ah ! le présent du pauvre‖ est digne qu’on l’accueille ;Dieu veut qu’il soit sauvé‖ d’un douloureux affront.Et j’offris à mon tour‖ l’espoir de l’infortune,Ce métal où le riche‖ attache le bonheur.L’enfant mit la main sur son cœur,En détournant les yeux‖ de l’offrande importune.
« André ! pardonne-moi,‖ » lui dis-je ; il me sourit.Que ce touchant effort‖ renfermait d’amertume !Quand de pleurer toujours‖ nos yeux ont la coutume,Dans leur sourire encor‖ le malheur est écrit.Et moi : « Veux-tu venir ?‖ veux-tu changer ta vie,Enfant ? veux-tu‖ voyager avec nous ?Tu verras d’autres cieux.‖ Va ! tous les cieux sont doux ;Ils cachent tant d’espoir !‖ Les fleurs te font envie ?Viens ; partout la rosée‖ y répand sa fraîcheur.Tu ne dormiras plus‖ sur une pierre humide ;Et comme à des ramiers‖ le passereau timideSe donne, tu suivras‖ notre essaim voyageur ;Veux-tu ?… » Ses yeux erraient ;‖ j’y vis paraître une âme ;Son teint morne et mourant‖ soudain se ranima.Vous allez juger quelle flammeDans ce cœur éteint s’alluma.Un signe prompt‖ m’attire sur sa trace ;Il monte vers l’église,‖ il a franchi l’enclosOù d’humbles croix,‖ d’humbles fleurs, tout retraceD’objets aimés‖ l’invisible repos.Sur une tombe,‖ à genoux, sans haleine,André s’étend,‖ l’enferme dans ses bras ;Puis, avec un accent‖ que l’on devine à peine,Il se lève en criant :‖ « Ma mère ! tu viendras ! »Mais épuisé‖ par cet élan pénible,Cachant ses yeux‖ dans l’herbe du tombeau,André s’endort‖ comme un enfant paisibleQu’a réveillé‖ quelque importun flambeau.
Vous que je ne hais plus,‖ car vos yeux sont humides,Des pleurs d’un insensé‖ vous voilà moins avides !Oui, croyez-moi, le cœur‖ survit à la raison :C’est là que se retire‖ un reste de lumièreQui doit échapper à la terre :Toujours d’un dard moqueur‖ on y sent le poison.
Ô mes jeunes amis,‖ prenez bien sa défense !Nés sur le même sol,‖ charmez sa longue enfance ;Sous vos toits généreux‖ qu’il entre quelquefois !Enfants, ne raillez plus‖ ses naïves chimères ;Éveillez sur son sort‖ la pitié de vos mères,Et, quand je serai loin,‖ rappelez-lui ma voix :Cette voix triste est douce‖ à l’indigent timide ;Le pauvre aime l’accent‖ ému de sa douleur.Vous-mêmes, croyez-moi,‖ souvent un humble guidePeut en vous éclairant‖ vous conduire au bonheur.
Qui ne veut le bonheur ?‖ L’homme, dès qu’il respire,Le demande au breuvage‖ à ses lèvres promis ;Plus tard il le demande‖ à des songes amis ;Hélas ! il le demande‖ encor quand il expire.
André l’attend aussi ;‖ comme un frêle arbrisseauJeté sur un terrain aride,Sous l’ardent soleil qui le ride,Attend la fraîcheur du ruisseau ;Sa jeunesse se fane et tombeSans éclat, sans sève, sans bruit ;Et, loin du monde et loin du bruit,André l’attend sur une tombe !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13[aa] 19[abab] 12[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (115 de 12, 21 de 8, 11 de 10, 3 de 6)· profil 8, 6, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a réveille / oreille féminine, classiquea enfants / triomphants masculine, classiquea salutaire / solitaire féminine, classiqueb heureux / douloureux masculine, classiquea change / Ange féminine, classiqueb lui masculine, classiquea décevante / épouvante féminine, classiqueb languissant / impuissant masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb l’enveloppa / frappa masculine, classiquea malheureux / affreux masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiquea naissant / gémissant masculine, classiqueb s’abreuve / l’épreuve féminine, classiquea joie / proie féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea places / vivaces féminine, classiquea autrefois / voix masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb chant / méchant masculine, classiquea rapide / timide féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquea détresse / tristesse féminine, classiqueb égara / soupira masculine, classiquea frêne / troène féminine, classiqueb fleur / pâleur masculine, classiquea verdure / murmure féminine, classiquea égal / cristal masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb longtemps / printemps masculine, classiquea musette / muette féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquea fontaine / peine féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea couronne / l’environne féminine, classiqueb roi / effroi masculine, classiquea éphémère / mère féminine, classiqueb déchirer / pleurer masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiquea couler / parler masculine, classiquea ville / asile féminine, classiqueb remparts / parts masculine, classiquea chemin / lendemain masculine, classiquea feuille / l’accueille féminine, classiqueb front / affront masculine, classiquea l’infortune / importune féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquea sourit / écrit masculine, classiqueb d’amertume / coutume féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea fraîcheur / voyageur masculine, classiqueb humide / timide féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb ranima / s’alluma masculine, classiquea trace / retrace féminine, classiqueb l’enclos / repos masculine, classiquea haleine / peine féminine, classiqueb bras / viendras masculine, classiquea pénible / paisible féminine, classiqueb tombeau / flambeau masculine, classiquea humides / avides féminine, classiquea raison / poison masculine, classiqueb lumière / terre féminine, classiquea défense / enfance féminine, classiquea quelquefois / voix masculine, classiqueb chimères / mères féminine, classiquea timide / guide féminine, classiqueb douleur / bonheur masculine, classiquea respire / expire féminine, classiqueb promis / amis masculine, classiquea arbrisseau / ruisseau masculine, classiqueb aride / ride féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb bruit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources