Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies diverses

Conte d’enfant

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 82 vers

Il ne faut plus courir‖ à travers les bruyères,Enfant, ni sans congé‖ vous hasarder au loin.Vous êtes très petit,‖ et vous avez besoinQue l’on vous aide encore‖ à dire vos prières.Que feriez-vous aux champs,‖ si vous étiez perdu ?Si vous ne trouviez plus‖ le sentier du village ?On dirait : « Quoi ! si jeune,‖ il est mort ? c’est dommage ! »Vous crieriez… De si loin‖ seriez-vous entendu ?Vos petits compagnons,‖ à l’heure accoutumée,Danseraient à la porte‖ et chanteraient tout bas ;Il faudrait leur répondre,‖ en la tenant fermée :« Une mère est malade,‖ enfants, ne chantez pas ! »Et vos cris rediraient :‖ « Ô ma mère ! ô ma mère ! »L’écho vous répondrait,‖ l’écho vous ferait peur.L’herbe humide et la nuit‖ vous transiraient le cœur.Vous n’auriez à manger‖ que quelque plante amère ;Point de lait, point de lit !‖… Il faudrait donc mourir ?J’en frissonne ! et vraiment‖ ce tableau fait frémir.Embrassons-nous, je vais‖ vous conter une histoire ;Ma tendresse pour vous‖ éveille ma mémoire.

« Il était un berger,‖ veillant avec amourSur des agneaux chéris,‖ qui l’aimaient à leur tour.Il les désaltérait‖ dans une eau claire et saine,Les baignait à la source,‖ et blanchissait leur laine ;De serpolet, de thym,‖ parfumait leurs repas ;Des plus faibles encor‖ guidait les premiers pas ;D’un ruisseau quelquefois‖ permettait l’escalade.Si l’un d’eux, au retour,‖ traînait un pied malade,Il était dans ses bras‖ tout doucement porté,Et, la nuit, sur son lit,‖ dormait à son côté ;Réveillés le matin‖ par l’aurore vermeille,Il leur jouait des airs‖ à captiver l’oreille ;Plus tard, quand ils broutaient‖ leur souper sous ses yeux,Aux sons de sa musette‖ il les rendait joyeux.Enfin il renfermait‖ sa famille chérieDedans la bergerie.Quand l’ombre sur les champs‖ jetait son manteau noir,Il leur disait : « Bonsoir,Chers agneaux ! sans danger‖ reposez tous ensemble ;L’un par l’autre pressés,‖ demeurez chaudement ;Jusqu’à ce qu’un beau jour‖ se lève et nous rassemble,Sous la garde des chiens‖ dormez tranquillement. »

Les chiens rôdaient alors,‖ et le pasteur sensibleLes revoyait heureux‖ dans un rêve paisible.Eh ! ne l’étaient-ils pas ?‖ Tous bénissaient leur sort,Excepté le plus jeune ;‖ hardi, malin, folâtre,Des fleurs, du miel, des blés‖ et des bois idolâtre,Seul il jugeait tout bas‖ que son maître avait tort.

Un jour, riant d’avance,‖ et roulant sa chimère,Ce petit fou d’agneau‖ s’en vint droit à sa mère.Sage et vieille brebis,‖ soumise à son pasteur.« Mère ! écoutez, dit-il ;‖ d’où vient qu’on nous enferme ?Les chiens ne le sont pas,‖ et j’en prends de l’humeur.Cette loi m’est trop dure,‖ et j’y veux mettre un terme.Je vais courir partout,‖ j’y suis très résolu.Le bois doit être beau‖ pendant le clair de lune.Oui, mère, dès ce soir‖ je veux tenter fortune :Tant pis pour le pasteur,‖ c’est lui qui l’a voulu.

— Demeurez, mon agneau,‖ dit la mère attendrie ;Vous n’êtes qu’un enfant,‖ bon pour la bergerie ;Restez-y près de moi !‖ Si vous voulez partir,Hélas ! j ! ose pour vous‖ prévoir un repentir.

— J’ose vous dire non,‖ cria le volontaire… »Un chien les obligea‖ tous les deux à se taire.

Quand le soleil couchant‖ au parc les rappelaEt que par flots joyeux‖ le troupeau s’écoula,L’agneau sous une haie‖ établit sa cachette ;Il avait finement‖ détaché sa clochette.Dès que le parc fut clos,‖ il courut à l’entour.Il jouait, gambadait,‖ sautait à perdre haleine.« Je voyage, dit-il,‖ je suis libre à mon tour !Je ris, je n’ai pas peur ;‖ la lune est claire et pleine :Allons au bois, dansons,‖ broutons ! » Mais, par malheur,Des loups pour leurs enfants‖ cherchaient alors curée :Un peu de laine, hélas !‖ sanglante et déchirée,Fut tout ce que le vent‖ daigna rendre au pasteur.Jugez comme il fut triste,‖ à l’aube renaissante !Jugez comme on plaignit‖ la mère gémissante !« Quoi ! ce soir, cria-t-elle,‖ on nous appellera,Et ce soir… et jamais‖ l’agneau ne répondra ! »En l’appelant en vain‖ elle affligea l’Aurore ;Le soir elle mourut‖ en l’appelant encore.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
6[abba] 4[abab] 21[aa]
Mètre
Alexandrins surtout (80 de 12, 2 de 6)· profil 6, 6+6
Mots à la rime
a bruyères / prières féminine, classiqueb loin / besoin masculine, classiquea perdu / entendu masculine, classiqueb village / dommage féminine, classiquea accoutumée / fermée féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb peur / cœur masculine, classiquea mourir / frémir masculine, classiquea histoire / mémoire féminine, classiquea amour / tour masculine, classiquea saine / laine féminine, classiquea repas / pas masculine, classiquea l’escalade / malade féminine, classiquea porté / côté masculine, classiquea vermeille / l’oreille féminine, classiquea yeux / joyeux masculine, classiquea chérie / bergerie féminine, classiquea noir / Bonsoir masculine, classiquea ensemble / rassemble féminine, classiqueb chaudement / tranquillement masculine, classiquea sensible / paisible féminine, classiquea sort / tort masculine, classiqueb folâtre / idolâtre féminine, classiquea chimère / mère féminine, classiquea pasteur / l’humeur masculine, classiqueb enferme / terme féminine, classiquea résolu / voulu masculine, classiqueb lune / fortune féminine, classiquea attendrie / bergerie féminine, classiquea partir / repentir masculine, classiquea volontaire / taire féminine, classiquea rappela / s’écoula masculine, classiquea cachette / clochette féminine, classiquea l’entour / tour masculine, classiqueb haleine / pleine féminine, classiquea malheur / pasteur masculine, classiqueb curée / déchirée féminine, classiquea renaissante / gémissante féminine, classiquea appellera / répondra masculine, classiquea l’Aurore / encore féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources