Poésies, 1830· Poésies diverses
L’écolier
Un tout petit enfant‖ s’en allait à l’école.On avait dit : « Allez !‖… » Il tâchait d’obéir ;Mais son livre était lourd,‖ il ne pouvait courir.Il pleure, et suit des yeux‖ une Abeille qui vole.
« Abeille, lui dit-il,‖ voulez-vous me parler ?Moi, je vais à l’école :‖ il faut apprendre à lire ;Mais le maître est tout noir,‖ et je n’ose pas rire :Voulez-vous rire, abeille,‖ et m’apprendre à voler ?— Non, dit-elle ; j’arrive‖ et je suis très pressée.J’avais froid ; l’Aquilon‖ m’a longtemps oppressée :Enfin, j’ai vu les fleurs,‖ je redescends du ciel,Et je vais commencer‖ mon doux rayon de miel.Voyez ! j’en ai déjà‖ puisé dans quatre roses ;Avant une heure encor‖ nous en aurons d’écloses.Vite, vite à la ruche !‖ on ne rit pas toujours :C’est pour faire le miel‖ qu’on nous rend les beaux jours. »
Elle fuit et se perd‖ sur la route embaumée.Le frais lilas sortait‖ d’un vieux mur entr’ouvert ;Il saluait l’aurore,‖ et l’aurore charméeSe montrait sans nuage‖ et riait de l’hiver.
Une Hirondelle passe :‖ elle effleure la joueDu petit nonchalant‖ qui s’attriste et qui joue ;Et dans l’air suspendue,‖ en redoublant sa voix,Fait tressaillir l’écho‖ qui dort au fond des bois.
« Oh ! bonjour ! dit l’enfant,‖ qui se souvenait d’elle ;Je t’ai vue à l’automne.‖ Oh ! bonjour, hirondelle !Viens ! tu portais bonheur‖ à ma maison, et moiJe voudrais du bonheur.‖ Veux-tu m’en donner, toi ?Jouons. — Je le voudrais,‖ répond la voyageuse,Car je respire à peine,‖ et je me sens joyeuse.Mais j’ai beaucoup d’amis‖ qui doutent du printemps ;Ils rêveraient ma mort‖ si je tardais longtemps.Non, je ne puis jouer.‖ Pour finir leur souffrance,J’emporte un brin de mousse‖ en signe d’espérance.Nous allons relever‖ nos palais dégarnis ;L’herbe croit, c’est l’instant‖ des amours et des nids.J’ai tout vu. Maintenant,‖ fidèle messagère,Je vais chercher mes sœurs,‖ là-bas sur le chemin.Ainsi que nous, enfant,‖ la vie est passagère,Il en faut profiter.‖ Je me sauve… À demain ! »L’enfant reste muet ;‖ et, la tête baissée,Rêve et compte ses pas‖ pour tromper son ennui,Quand le livre importun,‖ dont sa main est lassée,Rompt ses fragiles nœuds,‖ et tombe auprès de lui.
Un dogue l’observait‖ du seuil de sa demeure ;Stentor, gardien sévère‖ et prudent à la fois,De peur de l’effrayer‖ retient sa grosse voix.Hélas ! peut-on crier‖ contre un enfant qui pleure ?« Bon dogue, voulez-vous‖ que je m’approche un peu ?Dit l’écolier plaintif.‖ Je n’aime pas mon livre ;Voyez ! ma main est rouge,‖ il en est cause. Au jeuRien ne fatigue, on rit ;‖ et moi je voudrais vivreSans aller à l’école,‖ où l’on tremble toujours.Je m’en plains tous les soirs,‖ et j’y vais tous les jours.J’en suis très mécontent.‖ Je n’aime aucune affaire.Le sort des chiens me plaît, car ils n’ont rien à faire.
— Écolier ! voyez-vous‖ ce laboureur aux champs ?Eh bien ! ce laboureur,‖ dit Stentor, c’est mon maître.Il est très vigilant ;‖ je le suis plus, peut-être.Il dort la nuit, et moi‖ j’écarte les méchants.J’éveille aussi ce bœuf‖ qui, d’un pied lent, mais ferme,Va creuser les sillons‖ quand je garde la ferme.Pour vous-même on travaille ;‖ et, grâce à vos brebis,Votre mère, en chantant,‖ vous file des habits.Par le travail tout plaît,‖ tout s’unit, tout s’arrange.
Allez donc à l’école ;‖ allez, mon petit ange !Les chiens ne lisent pas,‖ mais la chaîne est pour eux :L’ignorance toujours‖ mène à la servitude.L’homme est fin, l’homme est sage,‖ il nous défend l’étude ;Enfant, vous serez homme,‖ et vous serez heureux ;Les chiens vous serviront.‖ » L’enfant l’écouta dire ;Et même il le baisa.‖ Son livre était moins lourd.En quittant le bon dogue,‖ il pense, il marche, il court.L’espoir d’être homme un jour‖ lui ramène un sourire.À l’école, un peu tard,‖ il arrive gaîment,Et dans le mois des fruits‖ il lisait couramment.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abba] 18[aa] 4[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a l’école / vole féminine, classiqueb d’obéir / courir masculine, classiquea parler / voler masculine, classiqueb lire / rire féminine, classiquea pressée / oppressée féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiquea roses / d’écloses féminine, classiquea toujours / jours masculine, classiquea embaumée / charmée féminine, classiqueb entr’ouvert / l’hiver masculine, non classiquea joue féminine, classiquea voix / bois masculine, classiquea d’elle / hirondelle féminine, classiquea moi / toi masculine, classiquea voyageuse / joyeuse féminine, classiquea printemps / longtemps masculine, classiquea souffrance / d’espérance féminine, classiquea dégarnis / nids masculine, classiquea messagère / passagère féminine, classiqueb chemin / demain masculine, classiquea baissée / lassée féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquea demeure / pleure féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea peu / jeu masculine, classiqueb livre / vivre féminine, classiquea affaire / faire féminine, classiquea champs / méchants masculine, classiqueb maître / peut-être féminine, classiquea ferme féminine, classiquea brebis / habits masculine, classiquea s’arrange / ange féminine, classiquea eux / heureux masculine, classiqueb servitude / l’étude féminine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb lourd / court masculine, classiquea gaîment / couramment masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources