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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges

Élégie

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, octosyllabes, 76 vers

Toi que l’on plaint, toi que j’envie,Indigente de nos hameaux,Toi dont ce chêne aux vieux rameauxN’a pas vu commencer la vie ;

Toi qui n’attends plus des mortelsNi ton bonheur, ni ta souffrance ;Toi dont la dernière espéranceS’incline aux rustiques autels ;

Toi que dans le fond des chaumièresOn appelle, avant de mourir,Pour aider une âme à souffrirPar ton exemple et tes prières ;

Oh ! donne-moi tes cheveux blancs,Ta marche pesante et courbée,Ta mémoire enfin absorbée,Tes vieux jours, tes pas chancelants,Tes yeux sans lumière, sans larmes,Assoupis sous les doigts du temps,Miroirs ternis pour tous les charmesEt pour tous les feux du printemps !Ce souffle qui t’anime à peine,Ce reste incertain de chaleur,Et qui s’éteint de veine en veine,Comme il est éteint dans ton cœur.

Prends ma jeunesse et ses orages,Mes cheveux libres et flottants ;Prends mes vœux que l’on croit contents ;Prends ces doux et trompeurs suffragesQue ne goûtent plus mes douleurs,Ce triste éclat qui m’environne,Et cette fragile couronneQu’on attache en vain sur mes pleurs !

Changeons d’âme et de destinée ;Prends, pour ton avenir d’un jour,Ma jeune saison condamnéeAu désespoir d’un long amour !

Ah ! si cet échange est possible,Que toi seule, à mes vœux sensible,Au Temps me présente pour toi ;Qu’il éteigne alors sous son aileUne image ardente et cruelleQui brûle et s’attache sur moi !

Que ces flots, ces molles verdures,Ces frais bruissements des boisN’imitent plus, dans leur murmure,Les accents d’une seule voix !Que pour moi, comme à ton oreilleQue rien n’émeut, que rien n’éveille,Le souvenir n’ait point d’échos,L’ombre du soir point de féerie ;Que les ruisseaux de la prairieNe me soient plus que des ruisseaux !

Que, semblable à la chrysalide,Qui sous sa froide et sombre égideCouve son destin radieux,Demain, sur des ailes de flamme,Comme l’insecte qui peint l’âme,J’étende mon vol vers les cieux !…

Mais tu regagnes sans m’entendreLe sentier qui mène au vallon ;Insensible aux cris d’un cœur tendre,Comme aux soupirs de l’Aquilon,Tu n’écoutes plus de la terreLe bruit, les plaintes, ni les chants ;Et, sur ton chemin solitaire,Inutile même aux méchantsQui me suivent d’un pas agile,Toi, dans ces incultes séjours,Tu dérobes ton pied d’argileAux pièges où tombent mes jours !

Suis ta route, vieille bergère ;En glanant l’aride fougère,Debout encor sous ton fardeau,Sans craindre une voix importune,Bientôt ta paisible infortuneCheminera sur mon tombeau.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
10[abba] 7[abab] 4[aa]
Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a j’envie / vie féminine, classiqueb hameaux / rameaux masculine, classiquea mortels / autels masculine, classiqueb souffrance / espérance féminine, classiquea chaumières / prières féminine, classiqueb mourir / souffrir masculine, classiquea blancs / chancelants masculine, classiqueb courbée / absorbée féminine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb temps / printemps masculine, classiquea peine / veine féminine, classiqueb chaleur / cœur masculine, classiquea orages / suffrages féminine, classiqueb flottants / contents masculine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb m’environne / couronne féminine, classiquea destinée / condamnée féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea possible / sensible féminine, classiquea toi / moi masculine, classiqueb aile / cruelle féminine, classiquea verdures / murmure féminine, non classiqueb bois / voix masculine, classiquea oreille / n’éveille féminine, classiquea d’échos / ruisseaux masculine, classiqueb féerie / prairie féminine, classiquea chrysalide / égide féminine, classiquea radieux / cieux masculine, classiqueb flamme / l’âme féminine, classiquea m’entendre / tendre féminine, classiqueb vallon / l’Aquilon masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb chants / méchants masculine, classiquea agile / d’argile féminine, classiqueb séjours / jours masculine, classiquea bergère / fougère féminine, classiquea fardeau / tombeau masculine, classiqueb importune / infortune féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources