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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges

Le retour chez délie

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 152 vers

C’est ici… Pardonnez,‖ je respire avec peine ;Mes genoux affaiblis‖ me forcent à m’asseoir.Ici, tous mes secrets‖ vous cherchèrent un soir.Oh ! que de souvenirs‖ un souvenir ramène !Ô mémoire du cœur,‖ vous garde-t-on toujours ?Oui, le temps fane en vain‖ les roses sur nos têtes ;Le temps éteint toutes les fêtes :Il n’éteint pas tous les amours !

Trois étés de ces bois‖ ont embaumé l’ombrage,Depuis que, m’exilant‖ sur des rives sans fleurs,Je n’emportai‖ que le triste courage,En pleurant, de cacher mes pleurs.

Ne me reprochez plus‖ ma fuite et mon silence ;Ne pressez pas mon cœur‖ plein de ces jours amers :Hélas ! quand l’aquilon‖ souffle avec violence,L’alcyon qui s’envole‖ est morne sur les mers.Dans mon isolement‖ j’enfermais ma pensée ;Des maux que je fuyais‖ poursuivie et lassée,D’avance je traînais‖ les maux qui m’attendaient,Et, quand vous m’accusiez,‖ mes larmes répondaient.

Que les bords étrangers‖ sont froids pour la souffrance !En vain de doux regards‖ y plaignaient ma langueur,En vain !… Tous les regards‖ importunent le cœur,Quand on n’y voit plus l’espérance.Quel attrait déchirant‖ me fait donc revenir ?…Ah ! ne le nommez pas !‖ Souffrez que ma tristesse,Qui ne veut rien du temps,‖ mais qui craint sa vitesse,S’arrête sur un souvenir.C’est vous ! je vous revois,‖ toujours belle, Délie !De mes siècles de pleurs‖ à peine un seul momentSemble avoir dans son vol‖ touché ce front charmant,Et du Dieu qui me hait‖ vous êtes embellie.Pour fixer le bonheur‖ avez-vous un secret ?Ne pouvez-vous pas me l’apprendre ?Je croyais !… Du bonheur‖ ce que j’ai su comprendre,C’est qu’on en meurt par le regret.

Ne vous étonnez plus :‖ en recevant la vie,De tout ce qu’elle offrait‖ je n’ai vu que l’amour ;Mon cœur le respirait‖ avec l’air et le jour.À quelque chère idole‖ en tous temps asservie,Je tombais à genoux‖ pour adorer des fleurs ;Je me vouais surtout‖ à la plus solitaire ;Elle me semblait triste,‖ et je sentais des pleursS’échapper de mon sein.‖ Aimante avec mystère,Je courais raconter‖ à quelque humble arbrisseauCe que j’avais souffert‖ du tourment de l’étude ;Comme au fond de mon cœur‖ dormait l’inquiétude,Quand mes heures coulaient‖ au bruit d’un clair ruisseau !Qu’ils étaient loin alors‖ ces maîtres sans clémenceQui ne m’apprenaient qu’à frémir !Que Dieu me semblait grand,‖ dans cet espace immenseOù je n’entendais rien gémir !Le timbre dont l’horloge‖ éveillait mes alarmes,La leçon monotone‖ et les regards grondeurs,Et le livre muet‖ imbibé de mes larmes,Soleil ! tout se perdait‖ dans tes pures splendeurs !Dérobée en furtive‖ aux sévères entravesDe l’école où tremblaient‖ mes compagnes esclaves,J’étais libre, j’errais,‖ je suspendais mes pas,Je répondais… à qui ?‖ je ne le savais pas ;Mais un intime accent,‖ toujours, toujours le même,Me suivait, me parlait,‖ me répétait : « Je t’aime ! »Et d’avance, à ce mot‖ en tous lieux entendu,« Je t’aime ! » était le mot‖ que j’avais répondu.Ne riez pas, Délie !‖ écoutez ! de ma mèreAyez pour un moment‖ l’indulgente pitié ;Elle ne riait pas‖ de cette sève amèreQui de son tendre fruit‖ consumait la moitié.Mère, elle m’entendait‖ lorsqu’en ses bras penchée,Mes yeux priaient ses yeux‖ de prendre mon secret ;Peut-être sa pitié,‖ sur mon âme attachée,Reconnaissait son âme‖ où veillait un regret ;Car mes jeunes amours‖ n’avaient pas d’inconstance ;Pour l’arbrisseau chéri‖ j’appelais le printemps ;S’il mourait, à mon existenceUn doux ombrage, un charme,‖ allait manquer longtemps,Et je ne chantais plus ;‖ sa verdure fanéeOrnait mon front pensif‖ aux jeux bruyants du soir :Ce n’étaient plus mes jeux ;‖ de leurs cris consternée,J’allais près de ma mère‖ et languir et m’asseoir ;Et ma mère, en berçant‖ ma fièvre douloureuse,Disait que l’arbrisseau‖ reverdirait un jour.Cette fièvre du cœur,‖ c’était déjà l’amour,Et je ne fus jamais‖ à demi malheureuse.

Jugez quand ce fut lui !‖ quand j’entendis sa voix,Cet accent retrouvé !‖ Que suis-je devenue,Quand je vis mon idole‖ à mes pieds reconnue,Tous mes rêves épars‖ ressaisis à la fois ?J’osai me croire aimée :‖ alors toute la terreTressaillit avec moi,‖ me rapprocha des cieux.Pour écouter longtemps‖ je sus longtemps me taire,Et je ne répondis‖ qu’au regard de ses yeux :J’osai le soutenir,‖ et je perdis mon âme ;Je ne me souvins plus,‖ je n’attendis plus rien ;L’univers, c’était lui ;‖ lui m’appela son bien ;Et tout s’anéantit‖ dans notre double flamme.

Les voilà donc ces lieux‖ où je donnai mes jours !Rien n’est changé… que lui,‖ dans ce touchant asile !C’est le même parfum‖ qui court dans l’air tranquille !Cette lampe y brûle toujours !

Ô Délie ! est-ce là‖ que j’ai souri moi-mêmeÀ l’objet adoré‖ que m’offrait ce miroir ?Qu’il est beau le miroir‖ qui double ce qu’on aime !Ce portrait qui se meut,‖ quel bonheur de le voir !Je marche où de ses pieds‖ mes pieds pressaient l’empreinte !Que de fois, pour tromper‖ l’embarras le plus doux,Cette harpe, au hasard,‖ parla seule entre nous !Mais ces lieux qu’à présent‖ je parcours avec crainte,Ces parfums, ces flambeaux,‖ ces brillantes couleurs,Ces contrastes de mes douleurs,Ces messages riants‖ qu’à vos pieds on envoie,Tout parle, tout s’empreint‖ d’une alarmante joie,Et mon cœur… oui, mon cœur‖ entend qu’il va venir :Cruelle ! et vous vouliez‖ encor me retenir !Vous me trompiez… Adieu !‖ Votre main caressanteNe m’enchaînera plus :‖ je suis libre aujourd’hui.

En me réunissant à lui,Croyez-vous n’inventer‖ qu’une ruse innocente ?Je n’ai donc pas souffert ?‖ Regardez-moi ! L’amourN’est donc qu’un mot frivole,‖ un rêve, un badinage,Un lien sans devoir‖ égarant le jeune âge,Qu’il brise et reprend tour à tour ?Je ne sais ; mais, adieu !‖ Fière autant que sensible,Dans l’effroi d’abaisser‖ ma douleur à ses pieds,J’ai fui ; laissez-moi fuir.‖ Quoi ! pour cet inflexible,C’est vous qui me priez !

« Il le veut », dites-vous.‖ Il veut ! toujours le même :Voilà comme il régnait‖ sur mes esprits confus ;J’obéissais toujours,‖ mais je disais : « Il m’aime ! »Ose-t-on commander‖ à ceux qu’on n’aime plus ?Que veut-il ? Mon bonheur ?‖ eh bien ! je suis heureuse.Je suis calme, je suis…‖ voyez ! je vis encor,Dans le bruit de la fête‖ apprenez-lui mon sort :Ménagez bien son âme ;‖ elle est si généreuse !Et si vous me nommez,‖ choisirez-vous l’instantOù quelque objet nouveau,‖ brillant et sous les armes,Fera battre et rêver‖ son cœur déjà content,Pour dire : « Elle est partie !‖ Oh ! que j’ai vu de larmes ! »Si c’est lui qu’il faut plaindre,‖ enfin, je le plaindrai ;Mais, je le sens, jamais‖ je ne le reverrai !

Le revoir ! ô terreur !‖ l’entendre ! lui répondre !Reconnaître ses yeux‖ qui m’ont donné la mort,Les voir errer sur moi,‖ sans trouble, sans remord !Balbutier son nom,‖ m’égarer, me confondre !

Le revoir ! ô douleur !‖ sans joie, à mon retour,Interroger mes traits‖ oubliés dans l’absence,Et peut-être un moment‖ douter, en ma présence,S’il m’a connue un jour !

Non ! laissez-moi m’enfuir.‖ Que je doute moi-mêmeSi je l’ai vu jamais,‖ si j’existe, si j’aime !Ah ! je ne le hais pas,‖ je ne sais point haïr :Mais, laissez-moi douter…‖ mais laissez-moi m’enfuir !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
18[abba] 14[abab] 12[aa]
Mètre
Alexandrins surtout (135 de 12, 14 de 8, 2 de 6, 1 de 10)· profil 8, 6, 6+6, (4+6)
Mots à la rime
a peine / ramène féminine, classiqueb m’asseoir / soir masculine, classiquea toujours / amours masculine, classiqueb têtes / fêtes féminine, classiquea l’ombrage / courage féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea silence / violence féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea pensée / lassée féminine, classiquea m’attendaient / répondaient masculine, classiquea souffrance / l’espérance féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquea revenir / souvenir masculine, classiqueb tristesse / vitesse féminine, classiquea Délie / embellie féminine, classiqueb moment / charmant masculine, classiquea secret / regret masculine, classiqueb l’apprendre / comprendre féminine, classiquea vie / asservie féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiqueb solitaire / mystère féminine, classiquea arbrisseau / ruisseau masculine, classiqueb l’étude / l’inquiétude féminine, classiquea clémence / immense féminine, classiqueb frémir / gémir masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb grondeurs / splendeurs masculine, classiquea entraves / esclaves féminine, classiquea pas masculine, classiquea même / t’aime féminine, classiquea entendu / répondu masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb pitié / moitié masculine, classiquea penchée / attachée féminine, classiquea d’inconstance / existence féminine, classiqueb printemps / longtemps masculine, classiquea fanée / consternée féminine, classiqueb soir / m’asseoir masculine, classiquea douloureuse / malheureuse féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea voix / fois masculine, classiqueb devenue / reconnue féminine, classiquea terre / taire féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea jours / toujours masculine, classiqueb asile / tranquille féminine, classiquea moi-même / aime féminine, classiqueb miroir / voir masculine, classiquea l’empreinte / crainte féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea couleurs / douleurs masculine, classiquea envoie / joie féminine, classiquea venir / retenir masculine, classiquea caressante / innocente féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquea L’amour / tour masculine, classiqueb badinage / âge féminine, classiquea sensible / inflexible féminine, classiqueb pieds / priez masculine, classiquea même / m’aime féminine, classiqueb confus / plus masculine, classiquea heureuse / généreuse féminine, classiqueb encor / sort masculine, non classiquea l’instant / content masculine, classiqueb armes / larmes féminine, classiquea plaindrai / reverrai masculine, classiquea répondre / confondre féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquea retour / jour masculine, classiqueb l’absence / présence féminine, classiquea moi-même / j’aime féminine, classiquea haïr / m’enfuir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources