Poésies, 1830· Élégies
Élégie
Quoi ! les flots sont calmés,‖ et les vents sans colèreAplanissent la route‖ où je vais m’égarer !J’ai vu briller le phare,‖ et l’onde qui s’éclaireDouble l’affreux signal‖ qui doit nous séparer !Que fait-il ? Ah ! s’il dort,‖ il rêve son amie ;Bercé dans mon image,‖ il attend le réveil !Comme l’onde paisible,‖ il me croit endormie,Et son rêve abusé‖ sourit à mon sommeil.
Emmenez-moi, ma sœur.‖ Dans votre sein cachée,Comme une pâle fleur‖ de sa tige arrachée,Sauvez-moi de ces lieux.‖ Dites : C’est sans retour !Cet effort finira‖ ma vie ou mon amour.Emportez ma douleur‖ loin de lui, loin du monde ;Loin de moi, s’il se peut,‖ ma sœur, emportez-moi !Mais la nuit qui nous couvre‖ est-elle assez profonde ?Oh ! non ; les flots, le ciel‖ tout me remplit d’effroi.Est-il temps de mourir ?‖ Et lui, lui que j’adore,Ne puis-je, en le fuyant,‖ vous le nommer encore ?Ne puis-je de sa voix‖ appeler la douceur ?Ne puis-je le revoir ?‖… Non ! Sauvez-moi, ma sœur.Mon mal est dans sa vue ;‖ et lorsque j’y succombe,Mon mal doit vous toucher :‖ ce n’est pas le remord.Cachez-moi dans vos bras,‖ dans la nuit, dans la tombeJe demande à le fuir,‖ je ne crains plus la mort.
Venez ! s’il descendait‖ sur la plage déserte,Un charme sur mes pas‖ attirerait ses pas :Prête à me confier‖ à la vague entr’ouverte,Je lui dirais adieu…‖ je ne partirais pas.
Il sait tout. Ô ma sœur !‖ il demandait mon âme ;Nos regards se parlaient‖ malgré nous confondus.Tout baignés de tristesse,‖ et de pleurs et de flamme,Dans ses regards si doux‖ les miens se sont perdus.Et je fuis ! et des cieux‖ la pitié m’abandonne !Je ne les verrai plus,‖ ils étaient dans ses yeux.Si tu voyais ses yeux !‖ Oh ! l’ange qui pardonneDoit regarder ainsi‖ quand il ouvre les cieux !
J’étais seule avec lui,‖ j’écoutais son silence ;L’heure, une fois pour nous,‖ perdit sa vigilance.Contre un penchant si vrai,‖ si longtemps combattu,Ma sœur, je n’avais plus‖ d’appui que sa vertu.Pour arracher mon cœur‖ à sa peine chérieEt distraire du sien‖ la sombre rêverie,Je cherchais le secours‖ de ces accords puissantsQui de plus d’un orage‖ avaient calmé ses sens.J’essayais d’une main‖ faible et mal assurée,Cet art consolateur‖ d’une âme déchirée ;Je disputais son âme‖ à ses vagues désirs ;Je ramenais le temps‖ de nos plus doux loisirs ;Son sourire trompait‖ ma crédule espérance,Et j’unissais ainsi‖ la ruse à l’innocence.Dieu ! que je m’abusais‖ à ce calme trompeur !Pour la première fois‖ son regard me fit peur,De ma gaîté timide‖ il détruisit les charmes,Et ma voix s’éteignit‖ dans un torrent de larmes.« Non ! dit-il, non, jamais‖ tu n’as connu l’Amour ! »J’ai voulu me sauver…‖ il pleurait à son tour.J’ai senti fuir mon âme‖ effrayée et tremblante :Ma sœur, elle est encor‖ sur sa bouche brûlante.
Sauvez-moi ! sauvez-moi !‖ De lointaines clameursAppellent au rivage‖ une barque tardive.De l’écho du rocher‖ que la voix est plaintive !Répondez-lui pour moi,‖ je vous suivrai… je meurs.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7[abab] 15[aa] 1[abba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a colère / s’éclaire féminine, classiqueb m’égarer / séparer masculine, classiquea amie / endormie féminine, classiqueb réveil / sommeil masculine, classiquea cachée / arrachée féminine, classiquea retour / amour masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb emportez-moi / d’effroi masculine, classiquea j’adore / encore féminine, classiquea douceur / sœur masculine, classiquea succombe / tombe féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquea déserte / entr’ouverte féminine, classiqueb pas masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb confondus / perdus masculine, classiquea m’abandonne / pardonne féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea silence / vigilance féminine, classiquea combattu / vertu masculine, classiquea chérie / rêverie féminine, classiquea puissants / sens masculine, classiquea assurée / déchirée féminine, classiquea désirs / loisirs masculine, classiquea espérance / l’innocence féminine, classiquea trompeur / peur masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiquea l’Amour / tour masculine, classiquea tremblante / brûlante féminine, classiquea clameurs / meurs masculine, classiqueb tardive / plaintive féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources