Poésies, 1830· Élégies
Élégie
Qui, toi, mon bien-aimé,‖ t’attacher à mon sort,Te parer d’une fleur‖ que la tombe t’envie !Lier tes jours de gloire‖ à ma tremblante vie,Et ton baiser d’amour‖ au baiser de la mort !Me suivre, toi si cher,‖ aux rives enchantéesQue pour jamais bientôt‖ mes pas auront quittées !Mes pas que tu soutiens,‖ qui te cherchaient toujours,Dont la trace légère‖ effleura le rivageOù tu m’avais montré‖ des fleurs et des beaux jours,Où je vais devant toi‖ passer comme un nuage !Oui, devant toi ma vie‖ incline son flambeau,De ses pâles rayons‖ le dernier va s’éteindre.Ces fleurs, ces belles fleurs,‖ que je ne puis atteindre,Tu les effeuilleras‖ un soir sur mon tombeau.
La Mort m’a regardée,‖ et ta plainte adorable,Ma jeunesse, tes vœux,‖ rien ne doit l’attendrir.Elle m’a regardée,‖ et cette inexorable,Quand j’écoutais ton chant,‖ m’a dit : Tu vas mourir…Oh ! non ; prodigue encor‖ les hymnes, les offrandes ;Jette-lui ta couronne‖ et tes lauriers en fleurs ;Cache-moi dans ton sein,‖ couvre-moi de guirlandes,Et, longtemps immobile,‖ elle craindra tes pleurs.Conduis-moi près des flots.‖ La nymphe qui soupireY rafraîchit l’air de sa voix :Cet air doux et mortel,‖ que ma bouche respire,Brûle moins à l’ombre des bois.
Vois dans l’eau, vois ce lis‖ dont la tête abaisséeSemble se dérober‖ au sourire des cieux :Telle, craignant l’Amour‖ et le cherchant des yeux,J’essayais de te fuir,‖ innocente et blessée.Je demandais aux bois‖ l’oubli de tes accents ;Un vague, un triste écho‖ m’en rappelait les charmes,Et dans les rameaux frémissantsTon image venait‖ s’attendrir à mes larmes.
Un jour, ce fut toi-même,‖ un jour, à mes genoux,Je te vis sous le saule,‖ ami de mon jeune âge ;Je ne m’y trouvai plus‖ seule avec ton image,Il nous cachait ensemble,‖ il se penchait sur nous.Trop tard, hélas ! trop tard ;‖ et ta flamme timideEnhardit vainement‖ mes timides secrets.Tu les connus trop tard ;‖ et ma fuite rapideT’abandonne à de longs regrets.Oh ! que je crains pour toi‖ l’aurore désoléeQui ne pourra me rendre‖ à tes vœux superflus,Quand sa douce lueur,‖ pour moi seule voilée,Ne m’éveillera plus !Mais le ruisseau répond,‖ par un faible murmure,Au souffle expirant des zéphyrs ;La nymphe qui s’endort‖ entraîne mes soupirsÀ la source déjà moins pure.Demain… L’écho plus triste‖ a dit aussi : Demain.Adieu, ma jeune vie !‖ adieu, toi que j’adore !Ne gémis pas. Ce soir,‖ je serre encor ta main :Ce soir, efforce-toi‖ de me sourire encore.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abba] 1[aa] 8[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (47 de 12, 6 de 8, 1 de 6)· profil 8, 6+6, (6)
- Mots à la rime
- a sort / mort masculine, classiqueb t’envie / vie féminine, classiquea enchantées / quittées féminine, classiquea toujours / jours masculine, classiqueb rivage / nuage féminine, classiquea flambeau / tombeau masculine, classiqueb s’éteindre / atteindre féminine, classiquea adorable / inexorable féminine, classiqueb l’attendrir / mourir masculine, classiquea offrandes / guirlandes féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea soupire / respire féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea abaissée / blessée féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea accents / frémissants masculine, classiqueb charmes / larmes féminine, classiquea genoux / nous masculine, classiqueb âge / image féminine, classiquea timide / rapide féminine, classiqueb secrets / regrets masculine, classiquea désolée / voilée féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea murmure / pure féminine, classiqueb zéphyrs / soupirs masculine, classiquea Demain / main masculine, classiqueb j’adore / encore féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources