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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies diverses

Fable imitée du russe

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 151 vers

D’une sourde blessure‖ encor faible et malade,Sa liberté trahie,‖ hélas ! son seul amour,Des bords désenchantés‖ de sa belle Cyclade,À la sombre lueur‖ d’une humide pléiade,Un jeune Grec ailé‖ s’envolait sans retour.En vain il voit au ciel‖ s’assembler les nuages,Il emporte sa chaîne,‖ il veut changer son sort,Et l’oiseau sans bonheur,‖ qui ne craint plus la mort,Livre son aile au vent‖ et sa vie aux orages.Il s’essaie, il retombe,‖ il disparaît enfin.Un zéphyr le soulève‖ et le prend dans son sein,Sur un bord moins fatal‖ le souffle et le dépose,Comme il fit de Psyché‖ dans un jour de terreur,Comme il fait de l’amour,‖ d’un serment, d’une erreur,Et comme il ferait d’une rose.

Il est libre, il respire,‖ il regarde les cieux.Mais quoi ? sauvé tout seul‖ il est silencieux.Un fardeau pèse encor‖ sur son aile blessée,Sa liberté naissante‖ en rougit offensée.Un collier ! vainement‖ il est d’ambre et d’or pur ;L’opale aux rayons blancs,‖ la turquoise d’azur,Vainement de la chaîne‖ ont enrichi l’ouvrage :Toute chaîne sent l’esclavage ;Et d’un sérail doré‖ les feux et l’appareilPlaisent moins aux oiseaux‖ qu’un rayon du soleil.On l’a vu. D’arbre en arbre‖ un curieux ramageS’appelle, se répond,‖ s’interroge à la fois :Toutes les voix‖ ne font plus qu’une voix ;Tous ont dit : « Qu’il est beau !‖ quel collier ! quel plumage !Est-ce une fleur qui vole ?‖ il en a les appas. »« Il est beau ! je veux voir », dit la jeune hirondelle ;Son époux doucement‖ la punit d’un coup d’aile,En murmurant : « Couvez !‖ les mères n’iront pas. »Un sansonnet hardi,‖ perroquet sans parure,Dit : « S’il est mélomane,‖ il va me recevoir,« Il va m’entendre, il va me voir.« Du vif chardonneret‖ je n’ai pas la figure ;« Mais je le sais par cœur ;‖ je l’imite si bien ;« Que sa maîtresse un soir‖ prit mon chant pour le sien.« On ne sait plus des deux‖ quel est l’écho fidèle :« Avec lui, l’autre jour,‖ je chantais ; mon modèle,« Qui reprenait haleine‖ et voulait respirer,« Se tut, croyant encor‖ s’entendre et s’admirer. »« Moi j’y cours, dit l’oiseau‖ qui charme la souffrance :« Le voyageur est triste,‖ il faut chanter pour lui.« Si ma voix peut encore‖ éveiller l’espérance,« Ah ! je n’aurai jamais‖ chanté mieux qu’aujourd’hui ! »

Il vole, son cœur bat,‖ son aile tremble, il chante,Plaint et fait tressaillir‖ l’étranger qu’il enchante,Le plonge en des pensers‖ profonds, délicieux,L’étonne, le ravit,‖ l’égare dans les cieux.Par sa molle cadence‖ il attendrit son âme ;Puis, par un trait brillant‖ qu’il prolonge à son tour,Il semble de l’espoir‖ tracer l’errante flamme,Et fait croire au bonheur,‖ même en chantant l’amour !

Mais, Dieu ! de quelle ardeur‖ sa poitrine est remplie !Que celte voix puissante‖ est encore ennoblie,Quels flots harmonieux‖ en doublent la beauté,Quand, par des sons plus purs,‖ il peint la liberté !Il l’adore, il l’exprime,‖ il en ressent l’ivresse.À sa joie on devine,‖ on voit l’enchanteresse,Espoir, amante, amour,‖ idole des humains,Charmante, comme au jour‖ où, déployant son aile,Dieu l’offrit à la terre‖ en sortant de ses mains,Dans le plus grand excès‖ de son amour pour elle.« Grâce ! dit le blessé,‖ tu me ferais mourir,« Laisse-moi respirer,‖ laisse-moi te connaître :« Tu n’es donc pas esclave ?‖ Oh ! non, tu ne peux l’être,« Tu dois chanter libre ou périr,« Ô mon ami… ! pardonne‖ et rends-moi ce nom tendre ;« Celui qui fut esclave‖ est pressé de l’entendre !« Pour épancher mon âme‖ en de si doux accents,« Trop de mélancolie‖ a coulé dans mes sens.« À peine j’ai brisé‖ ma coquille légère« À peine pour voler‖ mon aile eut du ressort ;« J’ai senti, sous le poids‖ d’une force étrangère,« Qu’une grille et des fers‖ avaient borné mon sort.« Vois ma chaîne, elle est belle ;‖ eh bien ! ce don funeste,« Je n’en veux plus, je le déteste.« Imposé par un maître,‖ il a dû m’opprimer ;« Offert par un ami,‖ toi, tu pourras l’aimer ;« Prends-le, j’ai trop porté‖ ce bien que l’on m’envie ;« Il dut orner ma mort,‖ qu’il brille sur ta vie.« Mais cet art qui console,‖ et que j’admire en toi,« Cette lyre cachée,‖ ami, donne-la moi ! »

« Ta bonté me séduit,‖ dit la Muse emplumée.« Dieu versa dans mon sein‖ cette flamme animée,« Je chante, j’obéis,‖ je ne sais rien de plus.« Ne perdons pas nos biens‖ en efforts superflus ;« Ton collier ferait honte‖ à mon simple plumage,« Et jamais les oiseaux‖ ne vendent leur ramage.« Toi, que l’on dit si beau,‖ quand le jour brillera,« Ton règne va renaître‖ et le mien s’éteindra ;« La lune est de mes chants‖ la seule confidente ;« J’aime à suivre des yeux‖ son pâle et doux flambeau ;« Il suffit aux amours,‖ à la paix, au tombeau ;« Et l’on ne m’entend pas,‖ d’une voix imprudente,« Défier au grand jour‖ l’envie et les flatteurs ;« Dès qu’ils dorment ; je veille‖ en ces bois enchanteurs ;« Dans l’onde, par le feu‖ des étoiles blanchie,« Mon image un peu sombre‖ est assez réfléchie ;« Une gloire me suit,‖ sans orgueil, sans effroi ;« Mais délicieuse et cachée« De l’ambition détachée« Elle est entre le ciel et moi ! »

« Bon, dit le sansonnet,‖ la chaîne m’est acquise.« Qu’on fait bien d’écouter‖ au lieu d’aller dormir !« Pour les imiter tous‖ ma méthode est exquise ;« Le rossignol gémit ;‖ eh bien ! je vais gémir ;« Il cadence à merveille,‖ on verra ma cadence.« J’ai son secret ; demain‖ j’en ferai confidence« À ce jeune rêveur‖ qu’afflige sa beauté ;« Je me fais rossignol,‖ le prix est remporté. »Préludant sa victoire,‖ au lever de l’aurore,Il éveille l’écho,‖ qui se taisait encore,Au Grec, en triomphant,‖ il porte ses leçons,Et veut du rossignol‖ lui traduire les sons ;Mais il brise, il détruit,‖ il corrompt l’harmonie,En croyant imiter‖ les écarts du génie.Sa plume se hérisse,‖ il s’enroue ; à ses crisLes Zéphyrs sous les fleurs‖ se retirent surpris ;Il semble condamné,‖ par un firman suprême,À s’étrangler lui-même.Les oiseaux en désordre,‖ à ces accents affreux,Volent, quittent leurs nids,‖ se rassemblent entre eux,Croyant que des hibous‖ ont subi la lumière,Que la railleuse aurore‖ inonde leur paupièreDe ses rayons charmants,‖ pour eux seuls odieux,Et qu’ils vont se venger‖ d’avoir ouvert les yeux.

On reconnaît l’erreur,‖ on rit. Le faux LinéeDit : « Le prix est à moi,‖ la leçon est donnée. »« M’oses-tu bien parler,‖ vain et stupide oiseau,« Répond le Grec ; va-t’en…‖ Mais non, je fuis moi-même ;« Je suis sourd, je suis mort :‖ par ton orgueil extrême,« Tu m’as fait regretter‖ les Turcs et mon réseau. »

Tout s’envole, et la Muse‖ avait fui la première.Sous un palais de feuille‖ elle attend son ami :Il la trouve cachée‖ au fond de la bruyère.Alors, et d’une voix‖ qu’il entend à demi :« De colliers et d’encens,‖ vois comme ils sont avides !« Loin de nos sansonnets,‖ loin des sultans perfides,« Quand la nuit répandra‖ ses flots assoupissants,« Viens ! je te calmerai‖ par mes plus doux accents.« Qui veut garder une âme‖ à la fois libre et tendre,« Ne la révèle pas‖ à qui ne peut l’entendre :« Cachons-nous dans l’espoir.‖ Un jour, jour fortuné !« Un jour te verra libre‖ où tu fus enchaîné ;« Car la fille des cieux,‖ la Liberté féconde,« En versant ses bienfaits,‖ fera le tour du monde ;« Et quand le monde en paix‖ n’aura plus d’autre amour,« Alors je chanterai‖ mon idole au grand jour. »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
1[abaab] 9[abba] 43[aa] 6[abab]
Mètre
Alexandrins surtout (141 de 12, 8 de 8, 1 de 6, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6), (6)
Mots à la rime
a malade / Cyclade / pléiade féminine, classiqueb amour / retour masculine, classiquea nuages / orages féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea enfin / sein masculine, classiquea dépose / rose féminine, classiqueb terreur / erreur masculine, classiquea cieux / silencieux masculine, classiquea blessée / offensée féminine, classiquea pur / d’azur masculine, classiquea l’ouvrage / l’esclavage féminine, classiquea l’appareil / soleil masculine, classiquea ramage / plumage féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea appas / pas masculine, classiqueb hirondelle / d’aile féminine, classiquea parure / figure féminine, classiqueb recevoir / voir masculine, classiquea bien / sien masculine, classiquea fidèle / modèle féminine, classiquea respirer / s’admirer masculine, classiquea souffrance / l’espérance féminine, classiqueb lui / qu’aujourd’hui masculine, classiquea chante / enchante féminine, classiquea délicieux / cieux masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb tour / l’amour masculine, classiquea remplie / ennoblie féminine, classiquea beauté / liberté masculine, classiquea l’ivresse / l’enchanteresse féminine, classiquea humains / mains masculine, classiqueb aile / elle féminine, classiquea mourir / périr masculine, classiqueb connaître / l’être féminine, classiquea tendre / l’entendre féminine, classiquea accents / sens masculine, classiquea légère / étrangère féminine, classiqueb ressort / sort masculine, classiquea funeste / déteste féminine, classiquea m’opprimer / l’aimer masculine, classiquea m’envie / vie féminine, classiquea toi / moi masculine, classiquea emplumée / animée féminine, classiquea plus / superflus masculine, classiquea plumage / ramage féminine, classiquea brillera / s’éteindra masculine, classiquea confidente / imprudente féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea flatteurs / enchanteurs masculine, classiquea blanchie / réfléchie féminine, classiquea effroi / moi masculine, classiqueb cachée / détachée féminine, classiquea acquise / exquise féminine, classiqueb dormir / gémir masculine, classiquea cadence / confidence féminine, classiquea beauté / remporté masculine, classiquea l’aurore / encore féminine, classiquea leçons / sons masculine, classiquea l’harmonie / génie féminine, classiquea cris / surpris masculine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiquea affreux / eux masculine, classiquea lumière / paupière féminine, classiquea odieux / yeux masculine, classiquea Linée / donnée féminine, classiquea oiseau / réseau masculine, classiqueb moi-même / extrême féminine, classiquea première / bruyère féminine, classiqueb ami / demi masculine, classiquea avides / perfides féminine, classiquea assoupissants / accents masculine, classiquea fortuné / enchaîné masculine, classiquea féconde / monde féminine, classiquea amour / jour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

151 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources