Poésies, 1830· Poésies diverses
La souris chez un juge
Tremblante, prise au piège‖ et respirant à peine,Sortie imprudemment‖ du maternel séjour,Rêvant sa dernière heure‖ au seul bruit de sa chaîne,Une jeune souris‖ voyait tomber le jour.Dans le grillage étroit‖ qui la tient prisonnière,A passé d’un flambeau‖ l’éclatante lumière ;Elle tressaille, écoute :‖ un silence de paixSuccède au mouvement‖ qui la glaçait de crainte ;Et d’un vieux mur caché‖ sous des lambris épaisOn entend murmurer‖ cette humble et douce plainte :« Dans ta belle maison,‖ toi qui rentres content,Quand je me sens mourir‖ de la mort qui m’attend,Redoutable ennemi‖ de tout ce qui respire,Oh ! n’étends pas sur moi‖ ton oppressif empire !Laisse ton cœur s’ouvrir‖ au cri du malheureux :Hélas ! est-on moins grand‖ pour être généreux ?Laisse-moi boire encor‖ l’air, la douce rosée,Ce bienfait de la nuit,‖ ce céleste présent,Dont, par un souffle‖ humide et bienfaisant,Chaque matin‖ la terre est arrosée.Juge, sois juste‖ et rends-moi mes trésors,Un ciel à contempler,‖ ma liberté native :Dieu me fit de la vie‖ un plaisir sans remords,Toi, tu la rends sombre et captive.
« Je suis une souris‖ née au dernier printemps ;L’été commence. Hélas !‖ c’est vivre peu de temps !Viens voir, je porte encor‖ la robe de l’enfance.Le blé nouveau,‖ le riz friand, les noix,Disait ma mère,‖ allaient avant deux moisEnrichir mon adolescence.Peu m’est assez pourtant ;‖ facile à me nourrir,Je ne suis pas gourmande‖ et tout sert au ménage ;Un grain d’orge suffit aux souris de mon âge,Pour les empêcher de mourir.
« Ne me fais pas mourir !‖ Suis l’exemple d’un sage :Les souris sans danger‖ visitaient son séjour ;Car ce sage disait :‖ « De nos âmes un jour« Le sein des animaux‖ peut être le passage.« Tout est possible à Dieu,‖ l’impossible est son bien ;« Si par lui l’homme est tout,‖ par lui l’homme n’est rien.« Grâce donc ! criait-il‖ aux hommes en colère,« Muets pour la clémence‖ et sourds à la prière ;« Grâce ! oubliez un peu‖ les mots : glaive, trépas ;« Régnez sur le plus faible‖ et ne le tuez pas !« La colombe au cœur tendre,‖ à la plume argentée,« Peut-être est une amante‖ aux forêts arrêtée« Par le doux souvenir‖ d’un amour malheureux ;« On croit le deviner‖ à son chant douloureux.« Qui sait si la souris‖ n’est pas la jeune fille« Frappée en folâtrant‖ au sein de sa famille,« Et qui tombe immobile‖ en courant dans les fleurs :« Car, pour un peu de miel,‖ que d’absinthe et de pleurs ! »
« Si le sage a dit vrai,‖ tremble d’être inflexible,Tremble de tourmenter‖ l’âme errante et sensibleD’une sœur qui t’aima,‖ d’une jeune beautéQui se plaisait, enfant,‖ sur ton sein agité.
« Enfin, si ma part de la vieN’est que le rayon passagerDu jour que mon cachot‖ me dérobe et m’envie,Ce don si fugitif,‖ daigne le ménager !Vivre, c’est vivre enfin,‖ et le néant m’alarme ;Cette crainte au méchant‖ coûte au moins une larme ;Juge de son horreur‖ pour un cœur tout amour,Et si loin de la nuit‖ ne m’éteins pas le jour !Faut-il te dire tout ?‖ je veux devenir mère.Laisse-moi donc revoir,‖ dans ma douleur amère,Un ami de mon âge,‖ imprudent comme moi,Qui pour me délivrer‖ s’élancerait vers toi.S’il avait de mon sort‖ la triste confidence,Je lui dirais en vain :‖ Sauvez-vous ! il viendrait :L’amour au désespoir‖ connaît-il la prudence ?Il rongerait mes fers,‖ ou bien il me suivrait.
« J’ai dit l’amour :‖ tu le connais peut-être ?Béni soit Dieu !‖ car l’amour est humain.Oui, je retrouverai‖ la moitié de mon être,Et je serai libre demain !Oui, tu sais que l’amour‖ console la nature,Qu’il jette au prisonnier‖ des rêves gracieux,Qu’il souffle à son oreille‖ un chant délicieux,Et que même au coupable‖ il sauve la torture.Et je suis à genoux…‖ et je tremble… et j’attends…Homme, pour te fléchir‖ qu’il faut parler longtemps !
« Un jour, que cet aveu‖ m’en obtienne la grâce,J’avais salué l’aube‖ et ton premier repas,Lorsqu’un bruit, plus léger‖ que le bruit de mes pas,M’avertit qu’en secret‖ quelqu’un cherchait ta trace.Ta voix devint alors‖ plus douce de moitié.Celle qui répondait‖ me parut suppliante,Et, si je ne m’abuse,‖ à la tendre pitiéTu donnas plus d’une heure,‖ ou l’heure était bien lente !Le bruit cessa, j’entrai ;‖ les débris d’un festinM’invitaient à la table‖ enfin abandonnée ;Et sur ma vie un moment fortunéeJe vis pleuvoir‖ les bienfaits du destin.Dans ces lieux trop aimés‖ qu’à présent je déteste,J’ai vu, j’ai respecté‖ la boucle de cheveux,Tombés d’un front charmant‖ pour enchaîner tes vœux ;Ils ne sont pas les tiens,‖ leur couleur me l’atteste.Ces liens souples et dorés,Ces doux aveux, ces feuillets roses,Les rubans embaumés‖ dont ces lettres sont closes,N’ont pas séduit mes sens‖ de langueur enivrés.J’ai respiré de loin‖ la cire parfuméeQui scella, j’en suis sûre,‖ un secret qui t’est cher :Le hasard me l’apprit‖ sans m’en être informée ;Je courais, j’étais libre…‖ hélas ! c’était hier !
« Tu sommeillais peut-être,‖ et plus vive que sage,Au pied de ces rideaux,‖ que je baigne de pleurs,J’aperçus, ne crains pas‖ que je le dise ailleurs,Un soulier trop petit‖ pour être à ton usage :Je m’y blottis joyeuse‖ et je le fis courir ;Je traînais en riant‖ cette maison mobile,Dont les dehors, ornés‖ par quelque main habile,M’enflaient d’un peu d’orgueil,‖ et l’orgueil fait mourir :Car, depuis ce moment,‖ éveillé par la haine,Tu m’élevas dans l’ombre‖ une affreuse prison.Innocente souris,‖ pour m’écraser sans peine,Un homme est descendu‖ jusqu’à la trahison !Non ! ne m’écrase pas !‖ et si ma peur te touche,Que l’accent du pardon‖ s’échappe de ta bouche !Il est dieu, leur dirai-je,‖ il m’a donné des jours !Ton toit sera béni,‖ ton nom vivra toujours,Et toujours de beaux yeux‖ aimeront à le lire.
« Et si jamais ton cœur,‖ brûlé d’un saint délire,A langui pour la liberté,Qu’elle se donne à toi‖ dans toute sa beauté !Que sur ta sereine carrièreElle épanche à flots purs‖ sa tranquille lumière :Qu’elle trace à ta vie‖ un facile sentierEt te sème de fleurs‖ un siècle tout entier ! »
Elle se tut.‖ Le juge alors : « Hé vite !« Elle est au piège,‖ hâtez-vous d’accourir :« Étouffez-la,‖ cette pauvre petite ;« Je n’aime pas à voir souffrir. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 10[abab] 25[aa] 11[abba]
- Mètre
- Alexandrins surtout (111 de 12, 12 de 10, 11 de 8)· profil 8, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a peine / chaîne féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquea prisonnière / lumière féminine, classiquea paix / épais masculine, classiqueb crainte / plainte féminine, classiquea content / m’attend masculine, classiquea respire / empire féminine, classiquea malheureux / généreux masculine, classiquea rosée / arrosée féminine, classiqueb présent / bienfaisant masculine, classiquea trésors / remords masculine, classiqueb native / captive féminine, classiquea printemps / temps masculine, classiquea l’enfance / adolescence féminine, classiqueb noix / mois masculine, classiquea nourrir / mourir masculine, classiqueb ménage / âge féminine, classiquea sage / passage féminine, classiquea bien / rien masculine, classiquea colère / prière féminine, classiquea trépas / pas masculine, classiquea argentée / arrêtée féminine, classiquea malheureux / douloureux masculine, classiquea fille / famille féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiquea inflexible / sensible féminine, classiquea beauté / agité masculine, classiquea vie / m’envie féminine, classiqueb passager / ménager masculine, classiquea m’alarme / larme féminine, classiquea amour / jour masculine, classiquea mère / amère féminine, classiquea moi / toi masculine, classiquea confidence / prudence féminine, classiqueb viendrait / suivrait masculine, classiquea peut-être / être féminine, classiqueb humain / demain masculine, classiquea nature / torture féminine, classiqueb gracieux / délicieux masculine, classiquea j’attends / longtemps masculine, classiquea grâce / trace féminine, classiqueb repas / pas masculine, classiquea moitié / pitié masculine, classiqueb suppliante / lente féminine, classiquea festin / destin masculine, classiqueb abandonnée / fortunée féminine, classiquea déteste / l’atteste féminine, classiqueb cheveux / vœux masculine, classiquea dorés / enivrés masculine, classiqueb roses / closes féminine, classiquea parfumée / informée féminine, classiqueb cher / hier masculine, classiquea sage / usage féminine, classiqueb pleurs / ailleurs masculine, classiquea courir / mourir masculine, classiqueb mobile / habile féminine, classiquea haine / peine féminine, classiqueb prison / trahison masculine, classiquea touche / bouche féminine, classiquea jours / toujours masculine, classiquea lire / délire féminine, classiquea liberté / beauté masculine, classiquea carrière / lumière féminine, classiquea sentier / entier masculine, classiquea vite / petite féminine, classiqueb d’accourir / souffrir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources