Poésies, 1830· Élégies
L’impatience
Ne viens pas : non ! Punis‖ ton injuste maîtresse :Elle a maudit l’amour ;‖ j’en suis tremblante encor ;Elle a maudit ses pleurs,‖ ses tourments, son ivresse,Et sa révolte a pris l’essor.Elle a dit : « J’ai perdu‖ mes songes infidèles.Le temps ne marche plus ;‖ la douleur n’a point d’ailes ;L’amour seul est rapide,‖ ingrat, sans souvenir ;Il devance, il dévore,‖ il détruit l’avenir :Je déteste l’amour.‖ Je veux aimer la gloire :Elle promet des biens ;‖ je tâcherai d’y croire.Qu’elle endorme mes maux,‖ si je n’en peux guérir.Quand on ne meurt pas toute,‖ on craint moins de mourir. »Puis, elle a dit : « La gloire‖ est un cercle dans l’onde.C’est l’écho de la vie ;‖ il expire à son tour.Eh ! que m’importera,‖ dans une nuit profonde,Ce vain écho d’un jour ?Eh bien ! je hais la gloire‖ et l’attente perdue,Et l’amour, et l’image‖ à mon cœur suspendue,Je hais tout ! » Mais bientôt‖ elle n’eut plus de voixQue pour former ton nom,‖ pour t’appeler cent fois ;Elle cherchait en vain‖ sa colère exhalée.Oh ! la piquante abeille‖ est moins vite envolée.En vain l’écho trompé‖ disait :« Je veux haïr. »Triste, elle a murmuré :‖ « Ciel, qu’il tarde à venir ! »
Ne viens pas ! Que la nuit,‖ sans presser sa paupière,Laisse battre son cœur‖ dans la crainte et l’espoir.Qu’une journée encor‖ l’accable tout entière,Sans la rendre à la vie,‖ au bonheur de te voir !Une journée… un siècle…‖ auras-tu ce courage ?Oui, l’homme est courageux.‖ Tu dis qu’il est aimant ?Prouve-le ! Tu le sais,‖ l’amour est un orage.Écris, d’un pur espoir‖ rends-lui l’enchantement.Écrire !… et le temps vole ;‖ il emporte la vie,Il s’enfuit escorté‖ des heures et des jours.Imite sa vitesse ;‖ ô mon idole, accours ;Qu’il m’emporte avec toi,‖ c’est tout ce que j’envie !Oh ! Dieu ! si tu venais !‖… Viens, je veux te parler ;J’ai des secrets encor,‖ j’en ai mille à t’apprendre ;Et les tiens, tous les tiens,‖ viens me les révéler,Viens m’en flatter, viens me les rendre !Je dirai : Te voilà !‖ Je dirai… Mon bonheurInventera des mots‖ que ma tristesse ignore.Ne crains pas que j’en trouve‖ un seul pour la douleur ;Mais ceux qui te plaisaient,‖ je les sais tous encore.Que de voix… que d’espoir !‖ Qui sont ceux que j’entends ?Les voici… Devant eux‖ je demeure glacée ;Je ne les entends plus,‖ je sens fuir ma pensée,Et je n’ai pas vu ceux‖ qui m’ont parlé longtemps.
Toi, tu ne viens jamais !‖ Qu’importe que je meure ?Les minutes en vain‖ volent autour de l’heure ;Et l’heure, en les comptant,‖ fait tomber sans retourLes mois, les ans, la vie !‖ et sans toi, sans amour !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abab] 10[aa] 2[abba]
- Mètre
- Alexandrins surtout (49 de 12, 2 de 8, 1 de 6)· profil 8, 6+6, (6)
- Mots à la rime
- a maîtresse / ivresse féminine, classiqueb encor / l’essor masculine, classiquea infidèles / d’ailes féminine, classiquea souvenir / l’avenir masculine, classiquea gloire / croire féminine, classiquea guérir / mourir masculine, classiquea l’onde / profonde féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquea perdue / suspendue féminine, classiquea voix / fois masculine, classiquea exhalée / envolée féminine, classiquea haïr / venir masculine, classiquea paupière / entière féminine, classiqueb l’espoir / voir masculine, classiquea courage / orage féminine, classiqueb aimant / l’enchantement masculine, classiquea vie / j’envie féminine, classiqueb jours / accours masculine, classiquea parler / révéler masculine, classiqueb t’apprendre / rendre féminine, classiquea bonheur / douleur masculine, classiqueb ignore / encore féminine, classiquea j’entends / longtemps masculine, classiqueb glacée / pensée féminine, classiquea meure / l’heure féminine, classiquea retour / amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources