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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies diverses

L’orpheline

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, décasyllabes et alexandrins, 104 vers

Un seigneur, d’aimable figure,Brillant d’esprit‖ et brillant de parure,Prestiges tout-puissants‖ sur la simplicité,Voulut séduire‖ une jeune beauté.Sans appui dans le monde,‖ elle était orpheline,Et se nommait Pauline.Pauline, hélas !‖ a perdu le repos,De vifs regards,‖ de séduisants proposTroublent la paix‖ de cette âme ingénue,Elle aime enfin,‖ et son heure est venue.Pour un ingrat‖ devait-elle sonner ?Mais pour craindre cette heure,‖ il faut la deviner ;Et l’Orpheline,‖ en sa première flamme,Rêve l’amour‖ aussi pur que son âme.Six mois ainsi‖ coulent rapidement.Tout est bonheur,‖ ivresse, enchantement.Un villageois‖ qui soupirait pour elle,Renferme alors‖ sa tendresse fidèle ;Edmond ne la suit plus,‖ et cache à tous les yeuxSon humble hommage‖ et ses timides vœux.Sans le vouloir,‖ Pauline a su lui plaire :Edmond n’a plus‖ qu’à l’aimer et se taire.L’amour modeste‖ est souvent méconnu ;Pour éblouir‖ il est trop ingénu.Sans s’occuper‖ d’un amant qu’elle ignore,Pauline est tout‖ à celui qu’elle adore ;Elle ne voit‖ encor dans l’avenirQue le moment‖ où l’ingrat doit venir ;Et respectant‖ le séducteur qu’elle aime,Croit n’adorer‖ que la sagesse même.Pensive et seule,‖ elle y rêvait un soir ;Dans sa cabane‖ il entre avec l’espoir.L’amour, la nuit,‖ la crainte, le silence,Tout est d’accord‖ pour perdre l’innocence.Les yeux baissés,‖ d’un air naïf et doux.Elle pleure en voyant‖ son seigneur à genoux.Riant tout bas‖ de ses tendres alarmes,À peine il voit‖ ses peines et ses larmes.Sans deviner‖ qu’on lui vole un plaisir,Pauline, hélas !‖ en eut le repentir.Le lendemain,‖ dans sa simple demeure,Avec l’Amour‖ elle attendit en vain ;Elle attendit‖ encor le lendemain,Le mois entier,‖ chaque jour, à toute heure !Par le remords‖ lentement déchiré,D’un sombre ennui‖ son cœur est dévoré.Elle offre à Dieu‖ cet amour qui l’opprime ;Puisqu’il fait tant de mal,‖ il faut qu’il soit un crime.Mais ne vivant‖ que par le souvenir,Le passé la poursuit‖ jusque dans l’avenir.Plus de sommeil ;‖ Pauline en vain l’appelle ;Pour le malheur‖ il est sourd et rebelle.Plus de vertu,‖ plus d’amis, plus d’amant ;Tout est perdu‖ par l’erreur d’un moment.C’est la fleur du vallon‖ sur sa tige abattuePar le frimas‖ qui l’effeuille et la tue.

C’était l’hiver :‖ la saison de l’AmourSemblait avoir‖ disparu sans retour.Assise, un soir,‖ au bord de sa chaumière,Pleurant sa honte‖ et fuyant la lumière,Un bruit soudain‖ fait tressaillir son cœur ;Un char léger‖ ramène son vainqueur…Il a parlé…‖ c’est la voix qu’elle adore :« C’est lui, dit-elle,‖ il vient, il m’aime encore ! »Mais un regard‖ fait tout évanouir ;L’espoir s’enfuit…‖ Pauline va mourir.Oui, c’est l’ingrat‖ qu’elle attend et qu’elle aime.Mais peignez-vous‖ son désespoir extrême !Il n’est pas seul.‖ Il entraîne, à son tour,L’objet nouveau‖ de son volage amour.À cette vue,‖ immobile et glacée,Le cœur saisi‖ d’une affreuse pensée,Pauline au ciel‖ jette un cri douloureux,Tombe à genoux‖ et détourne les yeux.Le froid du soir‖ circule dans ses veines ;Son âme s’engourdit‖ dans l’oubli de ses peines ;Et, prenant par degrés‖ le sommeil pour la mort,En embrassant la terre,‖ elle pleure et s’endort.

Dieu qui la plaint‖ l’enveloppe d’un songe ;Et la pitié descend‖ sur l’aile du mensonge !Elle croit voir‖ un Ange protecteurLa ranimer‖ doucement sur son cœur,Presser sa main,‖ l’observer en silence,Les yeux mouillés‖ des pleurs de l’indulgence.« Dieu vous a donc‖ envoyé près de moi,Lui dit Pauline,‖ et vous suivez sa loi ?Si la vertu‖ vient essuyer mes larmes,Parlez ! sa voix‖ aura pour moi des charmes.Voyez mon sort !‖ voyez mon repentir ! »On lui répond‖ par un profond soupir.Son œil mourant‖ s’entr’ouvre à la lumière.L’Ange est Edmond‖ à genoux, sur la pierre,Qui plein d’effroi,‖ soutient d’un bras tremblant,Ce corps glacé‖ qu’il réchauffe en pleurant.« Ne craignez rien,‖ dit l’amant jeune et sage ;Sans défiance‖ appuyez-vous sur moi ;Notre cabane‖ est au bout du village ;Un cri plaintif‖ vient d’y porter l’effroi.Ma mère attend,‖ venez près de ma mère ;Vous lui direz‖ le sujet de vos pleurs ;Ma mère est bonne,‖ elle plaint vos douleurs ;Soyez sa fille, et moi…‖ je serai votre frère.— Hélas ! dit-elle,‖ avec même douceur,Soyez mon frère,‖ et sauvez votre sœur. »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
46[aa] 2[abba] 1[abab]
Mètre
Décasyllabes et alexandrins (89 de 10, 13 de 12, 1 de 6, 1 de 8)· profil 4+6, 6+6, (8), (6)
Mots à la rime
a figure / parure féminine, classiquea simplicité / beauté masculine, classiquea orpheline / Pauline féminine, classiquea repos / propos masculine, classiquea ingénue / venue féminine, classiquea sonner / deviner masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiquea rapidement / enchantement masculine, classiquea elle / fidèle féminine, classiquea yeux / vœux masculine, classiquea plaire / taire féminine, classiquea méconnu / ingénu masculine, classiquea ignore / adore féminine, classiquea l’avenir / venir masculine, classiquea aime / même féminine, classiquea soir / l’espoir masculine, classiquea silence / l’innocence féminine, classiquea doux / genoux masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiquea plaisir / repentir masculine, classiquea demeure / heure féminine, classiqueb vain / lendemain masculine, classiquea déchiré / dévoré masculine, classiquea l’opprime / crime féminine, classiquea souvenir / l’avenir masculine, classiquea l’appelle / rebelle féminine, classiquea d’amant / moment masculine, classiquea abattue / tue féminine, classiquea l’Amour / retour masculine, classiquea chaumière / lumière féminine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiquea adore / encore féminine, classiquea évanouir / mourir masculine, classiquea aime / extrême féminine, classiquea tour / amour masculine, classiquea glacée / pensée féminine, classiquea douloureux / yeux masculine, classiquea veines / peines féminine, classiquea mort / s’endort masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiquea protecteur / cœur masculine, classiquea silence / l’indulgence féminine, classiquea moi / loi masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiquea repentir / soupir masculine, classiquea lumière / pierre féminine, classiquea tremblant / pleurant masculine, classiquea sage / village féminine, classiqueb moi / l’effroi masculine, classiquea mère / frère féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea douceur / sœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources