Poésies, 1830· Idylles
La journée perdue
Me voici… je respire à peine !Une feuille m’intimidait ;Le bruit du ruisseau m’alarmait ;Je te vois… ! Je n’ai plus d’haleine !Attends… Je croyais aujourd’huiNe pouvoir respirer‖ auprès de ce que j’aime.Je me sentais mourir,‖ en ce tourment extrême,De ta peine et de mon ennui.
Quoi ! je cherche ta main,‖ et tu n’oses sourire ?Ton regard me pénètre‖ et semble m’accuser ?Je te pardonne, ingrat,‖ tout ce qu’il semble dire ;Mais laisse-moi du moins‖ le temps de m’excuser.
J’ai vu nos moissonneurs‖ réunis sous l’ombrage ;Ils chantaient ; mais pas un‖ ne dit bien ta chanson.Ma mère, lasse enfin‖ de veiller la moisson,Dormait. Je voyais tout,‖ les yeux sur mon ouvrage.Alors, en retenant‖ le souffle de mon cœur,Qui battait sous ma collerette,Je fuyais dans les blés‖ ainsi qu’une fauvette,Quand on l’appelle, ou qu’elle a peur.Je suivais, en courant,‖ ton image chérie,Qui m’attirait,‖ souriait comme toi ;Mais aux travaux de la prairieLes malins moissonneurs‖ m’enchaînaient malgré moi.L’un m’appelait si haut‖ qu’il éveillait ma mère ;Je revenais confuse,‖ en cueillant des pavots,Et, caressant ses yeux‖ de leur fraîcheur légère,Je grondais le méchant‖ qui troublait son repos.Hélas ! j’aurais voulu‖ m’endormir auprès d’elle,Mais je ne dors jamais le jour ;La nuit même, la nuit‖ me paraît éternelle,Et j’aime mieux te voir‖ que de rêver d’amour.Que mon cœur est changé !‖ comme il était tranquille !Je le sentais‖ à peine respirer.Ah ! quand il ne fait plus‖ que battre et soupirer,L’heure qui nous sépare‖ au temps est inutile.En voyant le soleil‖ encor si loin du soir,Je me disais : « Mon Dieu !‖ que ma mère est heureuse !Le repos la surprend‖ dès qu’elle peut s’asseoir ;Ma mère n’est pas amoureuse ! »Et je fermais les yeux‖ pour rêver le bonheur ;Et mes yeux te voyaient‖ couché dans ce bois sombre,Et, quand tu gémissais à l’ombre,Le soleil me brûlait le cœur.De ce bois où mon âme‖ était tout attachée,Deux fois j’ai vu sortir ton chien ;Par ton ordre peut-être‖ il appelait le mien ;Le mien n’osait répondre,‖ et j’en étais touchée.Pauvres chiens ! vieux amis !‖ frères du même jour,Comme en vous revoyant‖ votre joie est paisible !Olivier ! l’amitié‖ n’a donc rien de pénible ?Ils sont donc plus heureux ?‖ mais ils n’ont pas d’amour.Olivier, voudrais-tu ?‖… Que ton sourire est tendre !L’amitié n’est pas là !‖ Je ne puis plus parler,Dis-moi… que disions-nous ?‖ Oh ! comment rappelerTout ce qui me reste à t’apprendre ?
Regarde : ce matin‖ j’avais tressé ces fleurs ;Mais quoi ! Tout a langui‖ des feux de la journée ;Et la couronne‖ à l’Amour destinéeN’a servi qu’à voiler mes pleurs.Je pleurais : c’est que l’heure,‖ à présent si légère,Dormait comme ma mère.Enfin le jour se cache‖ et me prend en pitié ;Enfin l’agneau bêlant‖ quitte le pâturage ;Ma mère sans me voir‖ est rentrée au village ;Et déjà ma promesse‖ est remplie à moitié.Je te vois, je te parle,‖ et je te donne encoreCe bouquet dont l’éclat‖ s’est perdu sur mon sein.Demande-lui si je t’adore ;Moi, j’accours seulement‖ pour te dire : « À demain ! »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abba] 6[abab] 1[aa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (49 de 12, 17 de 8, 3 de 10, 1 de 6)· profil 8, 6+6, 4+6, (6)
- Mots à la rime
- a peine / d’haleine féminine, classiqueb m’intimidait / m’alarmait masculine, classiquea aujourd’hui / ennui masculine, classiqueb j’aime / extrême féminine, classiquea sourire / dire féminine, classiqueb m’accuser / m’excuser masculine, classiquea l’ombrage / ouvrage féminine, classiqueb chanson / moisson masculine, classiquea cœur / peur masculine, classiqueb collerette / fauvette féminine, classiquea chérie / prairie féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea mère / légère féminine, classiqueb pavots / repos masculine, classiquea d’elle / éternelle féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea tranquille / inutile féminine, classiqueb respirer / soupirer masculine, classiquea soir / s’asseoir masculine, classiqueb heureuse / amoureuse féminine, classiquea bonheur / cœur masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea attachée / touchée féminine, classiqueb chien / mien masculine, classiqueb paisible / pénible féminine, classiquea tendre / t’apprendre féminine, classiqueb parler / rappeler masculine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiqueb journée / destinée féminine, classiquea légère / mère féminine, classiquea pitié / moitié masculine, classiqueb pâturage / village féminine, classiquea encore / t’adore féminine, classiqueb sein / demain masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources