Poésies, 1830· Idylles
La nuit
Viens ! le jour va s’éteindre…‖ il s’efface, et je pleure.N’as-tu pas entendu‖ ma voix ? Écoute l’heure ;C’est ma voix qui te nomme‖ et t’accuse tout bas ;C’est l’Amour qui t’appelle,‖ et tu ne l’entends pas !Mon courage se meurt.‖ Tout à ta chère idée,D’elle, de toi toujours‖ tendrement obsédée,Pour ton ombre j’ai pris‖ l’ombre d’un voyageur,Et c’était un vieillard‖ riant de ma rougeur.
Eh quoi ! le jour s’éteint ?‖ n’est-ce pas un nuage,Un vain semblant du soir,‖ un fugitif orage ?Que je voudrais le croire !‖ Hélas ! un si beau jourNe devrait pas mourir‖ sans consoler l’Amour.Viens ! ce voile jaloux‖ ne doit pas te surprendre.Dans les cieux à son gré‖ laisse-le se répandre ;Ne va pas comme moi‖ le prendre pour la nuitQuand son obscurité‖ m’importune et me nuit !Si le soleil plus pur‖ allait paraître encore !Si j’allais avec lui‖ revoir ce que j’adore !Si je pouvais du moins,‖ en lui livrant ces fleurs,Me cacher dans son sein,‖ et rougir de mes pleurs !Il me dirait : « Je viens,‖ j’accours, ma bien-aimée !« Ce nuage qui fuit‖ t’aurait-il alarmée ?« La nuit est loin, regarde !‖ » Et je verrais ses yeuxRendre la vie aux miens,‖ et la lumière aux cieux.
Non ! le jour est fini.‖ Ce calme inaltérable,L’oiseau silencieux‖ fatigué de bonheur,Le chant vague et lointain‖ du jeune moissonneur,Tout m’invite au repos…‖ tout m’insulte et m’accable.Un seul et doux objet‖ me plaint dans ce séjour,Il a subi mon sort :‖ c’est la pâle anémone,Sous le vent qui l’effeuille,‖ elle tombe ; et ce jour,Pour nous brûler ensemble,‖ en orna ma couronne.
Mais adieu tout ; adieu,‖ toi qui ne m’entends pas ;Toi qui m’as retenu‖ la moitié de mon être,Qui n’as pu m’oublier,‖ qui vas venir, peut-être !Tu trouveras au moins‖ la trace de mes pas,Si tu viens ! Adieu, bois‖ où l’ombre est si brûlante ;Nuit plus brûlante encor,‖ nuit sans pavots pour moi,Tu règnes donc enfin !‖ Oui, c’est toi, c’est bien toi !Quand me rendras-tu l’aube ?‖ Oh ! que la nuit est lente !Hélas ! si du soleil‖ tu balances le cours,Tu vas donc ressembler‖ au plus long de mes jours !L’alouette est rentrée‖ aux sillons ; la cigaleÀ peine dans les airs‖ jette sa note égale ;Un souffle éveillerait‖ les échos du vallon,Et les échos muets‖ ne diront pas mon nom.Et vous, dont la fatigue‖ a suspendu la course,Vieillard ! ne riez plus ;‖ si mes tristes accents…Non ! déjà le sommeil‖ appesantit ses sens ;Il rêve sa jeunesse‖ au doux bruit de la source.Oh ! que je porte envie‖ à ses songes confus !Que je le trouve heureux !‖ Il dort, il n’attend plus.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 16[aa] 4[abba] 1[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a pleure / l’heure féminine, classiquea bas / pas masculine, classiquea idée / obsédée féminine, classiquea voyageur / rougeur masculine, classiquea nuage / orage féminine, classiquea jour / l’Amour masculine, classiquea surprendre / répandre féminine, classiquea nuit masculine, classiquea encore / j’adore féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiquea bien-aimée / alarmée féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiquea inaltérable / m’accable féminine, classiqueb bonheur / moissonneur masculine, classiquea séjour / jour masculine, classiqueb anémone / couronne féminine, classiquea pas masculine, classiqueb être / peut-être féminine, classiquea brûlante / lente féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea cours / jours masculine, classiquea cigale / égale féminine, classiquea vallon / nom masculine, classiquea course / source féminine, classiqueb accents / sens masculine, classiquea confus / plus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources