Poésies, 1830· Élégies
La nuit d’hiver
Qui m’appelle à cette heure‖ et par le temps qu’il fait ?C’est une douce voix,‖ c’est la voix d’une fille.Ah ! je te reconnais ;‖ c’est toi, Muse gentille ?Ton souvenir est un bienfait.Inespéré retour !‖ aimable fantaisie !Après un an d’exil‖ qui t’amène vers moi ?Je ne t’attendais plus,‖ aimable Poésie ;Je ne t’attendais plus,‖ mais je rêvais à toi.
Loin du réduit obscur‖ où lu viens de descendre,L’amitié, le bonheur,‖ la gaieté, tout a fui.Ô ma Muse ! est-ce toi‖ que j’y devais attendre ?Il est fait pour les pleurs‖ et voilé par l’ennui.Ce triste balancier,‖ dans son bruit monotone,Marque d’un temps perdu‖ l’inutile lenteur ;Et j’ai cru vivre un siècle,‖ enfin, quand l’heure sonne,Vide d’espoir et de bonheur.L’hiver est tout entier‖ dans ma sombre retraite :Quel temps as-tu daigné choisir ?Que doucement‖ par toi j’en suis distraite !Oh ! quand il nous surprend,‖ qu’il est beau le plaisir !D’un foyer presque éteint‖ la flamme salutairePar intervalle encor‖ trompe l’obscurité ;Si tu veux écouter‖ ma plainte solitaire,Nous causerons à sa clarté.
Petite Muse,‖ autrefois vive et tendre,Dont j’ai perdu la trace‖ au temps de mes malheurs,As-tu quelque secret‖ pour charmer les douleurs ?Viens ! nul autre que toi‖ n’a daigné me l’apprendre.Écoute ! nous voilà‖ seules dans l’univers,Naïvement je vais tout dire :J’ai rencontré l’Amour,‖ il a brisé ma lyre ;Jaloux d’un peu de gloire,‖ il a brûlé mes vers.
« Je t’ai chanté, lui dis-je,‖ et ma voix, faible encore,Dans ses premiers accents‖ parut juste et sonore.Pourquoi briser ma lyre ?‖ elle essayait ta loi.Pourquoi brûler mes vers ?‖ je les ai faits pour toi.Si de jeunes amants‖ tu troubles le délire,Cruel, tu n’auras plus‖ de fleurs dans ton empire ;Il en faut à mon âge,‖ et je voulais, un jour,M’en parer pour te plaire,‖ et te les rendre, Amour !Déjà je te formais‖ une simple couronne,Fraîche, douce en parfums.‖ Quand un cœur pur la donne,Peux-tu la dédaigner ?‖ Je te l’offre à genoux ;Souris à mon orgueil‖ et n’en sois point jaloux.Je n’ai jamais senti‖ cet orgueil pour moi-même,Mais il dit mon secret,‖ mais il prouve que j’aime.Eh bien ! fais le partage‖ en généreux vainqueur :Amour, pour toi la gloire,‖ et pour moi le bonheur.C’est un bonheur d’aimer,‖ c’en est un de le dire.Amour, prends ma couronne,‖ et laisse-moi ma lyre ;Prends mes vœux, prends ma vie ;‖ enfin, prends tout, cruel !Mais laisse-moi chanter‖ au pied de ton autel. »
Et lui : « Non, non !‖ Ta prière me blesse ;Dans le silence,‖ obéis à ma loi :Tes yeux en pleurs,‖ plus éloquents que toi,Révéleront assez‖ ma force et ta faiblesse. »
Muse, voilà le ton‖ de ce maître si doux.Je n’osai lui répondre,‖ et je versai des larmes ;Je sentis ma blessure,‖ et je maudis ses armes.Pauvre lyre ! je fus‖ muette comme vous !
L’ingrat ! il a puni‖ jusques à mon silence.Lassée enfin de sa puissance,Muse, je te redonne‖ et mes vœux et mes chants.Viens leur prêter ta grâce,‖ et rends-les plus touchants.Mais tu pâlis, ma chère,‖ et le froid t’a saisie !C’est l’hiver qui t’opprime‖ et ternit tes couleurs.Je ne puis t’arrêter,‖ charmante Poésie !Adieu ! tu reviendras‖ dans la saison des fleurs.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abba] 6[abab] 12[aa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (57 de 12, 6 de 8, 5 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a fait / bienfait masculine, classiqueb fille / gentille féminine, classiquea fantaisie / Poésie féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea descendre / attendre féminine, classiqueb fui / l’ennui masculine, classiquea monotone / sonne féminine, classiqueb lenteur / bonheur masculine, classiquea retraite / distraite féminine, classiqueb choisir / plaisir masculine, classiquea salutaire / solitaire féminine, classiqueb l’obscurité / clarté masculine, classiquea tendre / l’apprendre féminine, classiqueb malheurs / douleurs masculine, classiquea l’univers / vers masculine, classiqueb dire / lyre féminine, classiquea encore / sonore féminine, classiquea loi / toi masculine, classiquea délire / empire féminine, classiquea jour / Amour masculine, classiquea couronne / donne féminine, classiquea genoux / jaloux masculine, classiquea moi-même / j’aime féminine, classiquea vainqueur / bonheur masculine, classiquea cruel / autel masculine, classiquea blesse / faiblesse féminine, classiquea doux / vous masculine, classiqueb larmes / armes féminine, classiquea silence / puissance féminine, classiquea chants / touchants masculine, classiquea saisie / Poésie féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources