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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges

La vallée de la Scarpe

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 149 vers

Mon beau pays, mon frais berceau,Air pur de ma verte contrée,Lieux où mon enfance ignoréeCoulait comme un humble ruisseau ;S’il me reste des jours,‖ m’en irai-je attendrieErrer sur vos chemins‖ qui jettent tant de fleurs ,Replonger tous mes ans‖ dans une rêverieOù l’âme n’entend plus‖ que ce seul mot : « Patrie ! »Et ne répond que par des pleurs ?Ciel !… un peu de ma vie‖ ira-t-elle, paisible,Se perdre sur la Scarpe‖ au cristal argenté ?Cette eau qui m’a portée,‖ innocente et sensible,Frémira-t-elle un jour‖ sous mon sort agité ?Entendrai-je au rivage,‖ encor cette harmonie,Ce bruit de l’univers,‖ cette voie infinie,Qui parlait sur ma tête‖ et chantait à la foisComme un peuple lointain‖ répondant à ma voix ?

Quand le dernier rayon‖ d’un jour qui va s’éteindreColore l’eau qui tremble‖ et qui porte au sommeil,Ô mon premier miroir !‖ ô mon plus doux soleil !Je vous vois… et jamais‖ je ne peux vous atteindre !Mais cette heure était belle,‖ et belle sa couleur :Dans son doux souvenir‖ un moment reposée,Elle passe à mon âme‖ ainsi que la roséePasse au fond d’une fleur.D’un repentir qui dort elle suspend la chaîne ;Pour la goûter en paix‖ le temps se meut à peine ;Non, ce n’est pas la nuit,‖ non, ce n’est pas le jour :C’est une douce fée,‖ et je la nomme : Amour !C’est l’heure où l’âme en vain‖ détrompée et flétrieRappelle en gémissant‖ l’âme qu’elle a chérie.Oh ! qui n’a souhaité‖ redevenir enfant !Dans le fond de mon cœur‖ que je le suis souvent !Mais comme un jeune oiseau,‖ né sous un beau feuillage,Fraîchement balancé‖ dans l’arbre paternel,Supposait à sa vie‖ un printemps éternel,Et qui voit accourir‖ l’hiver dans un orage,J’ai vu tomber la feuille,‖ au vert pur et joyeux,Dont le frémissement‖ plaisait à mon oreille ;Du même arbre aujourd’hui‖ la fleur n’est plus pareille.Le temps, déjà le temps‖ a-t-il touché mes yeux ?

Du moins, là-bas, dans l’ombre,‖ où par lui tout arriveSi mes pas chancelants‖ tombent avant le soir,Il est doux en fuyant‖ de regarder la riveOù naguères l’on vint‖ jouer avec l’espoir.Là, de la vague enfance‖ un regret qui sommeilleDans les fleurs du passé‖ tout-à-coup se réveille ;Il reparaît vivant‖ à nos yeux d’aujourd’hui ;On tend les bras, on pleure‖ en passant devant lui !

Ce tendre abattement‖ vous saisit-il, mon frère,Le soir, quand vous passez‖ près du seuil de mon père ?Croyez-vous voir mon père‖ assis, calme, rêveur ?Dites-vous à quelqu’un :‖ « Elle était là, ma sœur ! »Eh bien ! racontez-moi‖ ce qu’on fait dans nos plaines ;Peignez-moi vos plaisirs,‖ vos jeux, surtout vos peines.Dans l’église isolée…‖ où tu m’as dit adieu,Mon frère, donne encore‖ à l’aveugle qui prie :Dis que c’est pour ta sœur ;‖ dis, pour ta sœur chérie ;Dis que ta sœur est triste,‖ et qu’il en parle à Dieu !

Et le vieux prisonnier‖ de la haute tourelleRespire-t-il encore‖ à travers les barreaux ?Partage-t-il toujours‖ avec la tourterelleSon pain, qu’avaient déjà‖ partagé ses bourreaux ?Cette fille de l’air,‖ à la prison vouée,Dont l’aile palpitante‖ appelait le captif,Était-ce une âme aimante‖ au malheur envoyée ?Était-ce l’espérance‖ au vol tendre et furtif ?Oui ; si les vents du nord‖ chassaient l’oiseau débile,L’œil perçant du captif‖ le cherchait jusqu’au soir :De l’espace désert‖ voyageur immobile,Il oubliait de vivre ;‖ il attendait l’espoir.Car toujours jusqu’au terme‖ où nous devons atteindre,Jusqu’au jour qui n’a plus‖ pour nous de lendemain,Le flambeau de l’espoir‖ vacille sans s’éteindre,Comme un rayon qui part‖ d’une immortelle main.

Et lui, voit-il encor‖ la froide sentinelleAttachée en silence‖ au cercle de ses jours ?D’une faute expiée‖ est-ce l’ombre éternelle ?Sur ses rêves troublés‖ veille-t-elle toujours ?Regarde-t-il encor‖ sous sa demeure sombreLes fleurs ?… Libre du moins,‖ toi, tu les cueilleras !Oh ! que j’ai vu souvent‖ ses yeux luire dans l’ombre,Étonnés qu’un enfant‖ vînt lui tendre les bras !Il me montrait ses mains‖ l’une à l’autre enchaînées ;Je les voyais trembler,‖ pâles et décharnées.Au poids de tant de fer‖ joignait-il un remord ?Est-il heureux enfin ?‖ est-il libre ? est-il mort ?Que j’ai pleuré sa vie !‖ Ô Liberté céleste,Sans toi, mon jeune cœur‖ étouffait dans mon sein ;Je t’implorais au pied‖ de ce donjon funeste.Un jour… as-tu, mon frère,‖ oublié ce dessein ?De la déesse un jour‖ tu me montras l’image.Ô Dieu ! qu’elle était belle !‖ Arrivais-tu des cieux,Liberté, pour ouvrir‖ et pour charmer les yeux ?Dans nos temples d’alors‖ on te rendait hommage ;Partout l’encens, les fleurs,‖ l’or mûri des moissons,Les danses du jeune âge‖ et les jeunes chansons,Partout l’étonnement,‖ le doux rire des Grâces,Partout la foule émue‖ à genoux sur tes traces !

Et je voulais courir,‖ pour le vieux prisonnier,Te chercher par le monde‖ où l’on t’avait revue ;Te demander pourquoi,‖ dans nos champs revenue,À bénir ton retour‖ il était le dernier.Doux crime d’un enfant !‖ clémence aventureuse !Je t’aime, un jour entier‖ tu m’as rendue heureuse !Toi dont le cœur naïf‖ y prêta du secours,Mon frère, dans mes vœux‖ reconnais-moi toujours.Que jamais sur ta vie‖ une grille inflexibleN’étende son voile de fer !Sois libre ! et que le sort‖ content, s’il est possible,N’ajoute plus tes maux‖ à ce que j’ai souffert !

On m’arrêta fuyante ;‖ et, craintive, à ma mèreJe fus à jointes mains‖ conduite vers le soir.Ô mère ! trop heureuse‖ encor de me revoir,Sa tremblante leçon‖ ne me fut point amère ;Car, de mon front coupable‖ en détachant les fleurs,Pour cacher son sourire‖ elle baisa mes pleurs.

J’oubliai mon voyage,‖ et jamais ta souffrance,Vieux captif ! et jamais‖ ton doux nom, Liberté !Et jamais ton pardon‖ de mon cœur regretté,Ma mère ! et ton beau rêve‖ envolé, belle France !Et la leçon : « Ma fille,‖ où voulez-vous courir ?Votre idole n’est pas‖ où vous pensez l’atteindre.Un flambeau vous éclaire,‖ et vous alliez l’éteindre :Ce flambeau, c’est ma vie,‖ et je n’ai qu’à mourir,Si vous m’abandonnez.‖ Pour vous, chère ingénue,Livrée à des regrets‖ que vous ne savez pas,Sous le toit déserté,‖ faible et traînant vos pas,Trop tard vous seriez revenue.Vos yeux à peine ouverts‖ égareront vos jours,Enfant, si près de moi‖ vous ne marchez toujours.

« La Liberté, ma fille,‖ est un ange qui vole.Pour l’arrêter longtemps‖ là terre est trop frivole.Trop d’encens lui déplaît,‖ trop de cris lui font peur ;Elle étouffe en un temple,‖ et sa puissante haleine,Qui cherche les parfums‖ et l’air pur de la plaine,Rafraîchit en passant‖ le front du laboureur.On dit qu’elle descend‖ rapide, inattendue ;Que son aile sur nous‖ repose détendue…Hélas ! où donc est-elle ?‖ En vain j’ouvre les yeux ;En vain, dit-on : « Voyez !‖ » Je ne la vois qu’aux cieux.Loin, bien loin des palais,‖ au toit du pauvre même,Où l’on travaille en paix,‖ où l’on prie, où l’on aime,Où l’indigence obtient‖ une obole et des pleurs,La déesse en silence‖ aime à jeter ses fleurs.Les fleurs tombent sans bruit,‖ et de peur de l’envie,On les effeuille à Dieu,‖ qui dit : « Cache ta vie. »Ainsi priez, ma fille,‖ et marchez près de moi :Un jour tout sera libre,‖ et Dieu seul sera roi. »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
13[abba] 1[abaab] 10[abab] 26[aa]
Mètre
Alexandrins surtout (141 de 12, 7 de 8, 1 de 6)· profil 8, 6+6, (6)
Mots à la rime
a berceau / ruisseau masculine, classiqueb contrée / ignorée féminine, classiquea attendrie / rêverie / Patrie féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea paisible / sensible féminine, classiqueb argenté / agité masculine, classiquea harmonie / infinie féminine, classiquea fois / voix masculine, classiquea s’éteindre / atteindre féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea couleur / fleur masculine, classiqueb reposée / rosée féminine, classiquea chaîne / peine féminine, classiquea jour / Amour masculine, classiquea flétrie / chérie féminine, classiquea enfant / souvent masculine, classiquea feuillage / orage féminine, classiqueb paternel / éternel masculine, classiquea joyeux / yeux masculine, classiqueb oreille / pareille féminine, classiquea arrive / rive féminine, classiqueb soir / l’espoir masculine, classiquea sommeille / réveille féminine, classiquea d’aujourd’hui / lui masculine, classiquea frère / père féminine, classiquea rêveur / sœur masculine, classiquea plaines / peines féminine, classiquea adieu / Dieu masculine, classiqueb prie / chérie féminine, classiquea tourelle / tourterelle féminine, classiqueb barreaux / bourreaux masculine, classiquea vouée / envoyée féminine, classiqueb captif / furtif masculine, classiquea débile / immobile féminine, classiquea atteindre / s’éteindre féminine, classiqueb lendemain / main masculine, classiquea sentinelle / éternelle féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb cueilleras / bras masculine, classiquea enchaînées / décharnées féminine, classiquea remord / mort masculine, classiquea céleste / funeste féminine, classiqueb sein / dessein masculine, classiquea l’image / hommage féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea moissons / chansons masculine, classiquea Grâces / traces féminine, classiquea prisonnier / dernier masculine, classiqueb revue / revenue féminine, classiquea aventureuse / heureuse féminine, classiquea secours / toujours masculine, classiquea inflexible / possible féminine, classiqueb fer / souffert masculine, classiquea mère / amère féminine, non classiqueb soir / revoir masculine, classiquea souffrance / France féminine, classiqueb Liberté / regretté masculine, classiquea courir / mourir masculine, classiqueb l’atteindre / l’éteindre féminine, classiquea ingénue / revenue féminine, classiqueb pas masculine, classiquea vole / frivole féminine, classiquea peur / laboureur masculine, classiqueb haleine / plaine féminine, classiquea inattendue / détendue féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiquea même / aime féminine, classiquea pleurs / fleurs masculine, classiquea l’envie / vie féminine, classiquea moi / roi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

149 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources