Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges
À mes sœurs
J’étais enfant,‖ l’enfance est écouteuse :Sur notre beau navire‖ emporté par les vents,Entre le ciel et l’onde‖ et nos destins mouvants,Les vieux marins charmaient‖ la route aventureuse ;Le soir sous le grand mât‖ circulaient leurs récits.Je n’avais plus de peur‖ alors qu’entre eux assisDes voyages lointains‖ ils commençaient l’histoire.Ils ne mentaient jamais,‖ je veux toujours le croire ;Et, quand l’heure avec nous‖ s’envolait sur les flots,On appelait en vain,‖ parmi les matelots,Un jeune passager‖ dont la vue attentivePoursuivait tristement‖ la vague fugitive.On eût dit que si jeune,‖ et si triste, et si beau,Sur cette route humide‖ il voyait un tombeau.
Un soir que le vaisseau,‖ bondissant sous ses voiles,Formait un long sentier‖ tout scintillant d’étoiles,En regardant s’ouvrir‖ ce sillage éclatant,Je disais : « Conduit-il‖ au bonheur qui m’attend ? »Je croyais qu’une fée,‖ en épurant les ondes,Pour tracer au navire‖ un lumineux chemin,Brûlait des lampes d’or‖ sous les vagues profondes ;Et moi, pour l’en bénir,‖ je lui tendais la main.
À mes yeux fascinés‖ la belle NéréideErrait, sans se mouiller,‖ dans son palais humide ;Je voyais son front calme‖ orné de diamants,Et dans le frais cristal‖ glisser ses pieds charmants.Je tressaillais de crainte,‖ et de joie, et d’envie ;J’aurais voulu près d’elle‖ aller passer ma vie :Car je rêvais encor‖ ces contes qu’autrefois,Pour m’endormir, ma mère‖ enchantait de sa voix !Peut-être à mon berceau‖ quelque aimable marraineD’un talisman secret‖ avait doté mon sort ;Peut-être que des flots‖ elle était souveraine,Et que ses doux regards‖ me protégeaient encor…Un soupir dissipa‖ la scène de féerie :Le jeune homme sur l’onde‖ était aussi penché.Je me souvins alors‖ que je l’avais cherchéEt que l’on m’envoyait‖ troubler sa rêverie ;Car déjà le soleil‖ s’éteignait dans les flots,Et les récits du soir‖ charmaient les matelots.
« Viens ! lui dis-je, on t’attend.‖ Vois ! la mer est tranquille.Il faut conter : pourquoi‖ ne parles-tu jamais ?Des joyeux passagers‖ quelle douleur t’exile ?Pleures-tu ton pays ?‖ eh bien ! si tu l’aimais,Viens en parler longtemps.‖ Moi, j’ai quitté la France,Mais j’en parle, et la plainte‖ éveille l’espérance.Vois-tu ! le même ciel‖ nous aime et nous conduit ;L’étoile qui m’éclaire‖ est celle qui te luit ;Sa lueur au navire‖ annonce un vent prospère,Et moi, je reverrai‖ la maison de mon père !Toi, n’as-tu pas un père ?‖ et n’est-ce pas pour luiQue l’on t’a vu prier‖ en pleurant aujourd’hui ?Ne pleure plus. Écoute !‖ On chante au bruit des ondes !Que cet air est charmant !‖ C’est un écho français.Dans nos humbles vallons‖ que je le chérissais !Viens l’apprendre : il t’appelle,‖ il faut que tu répondes. »Et le jeune inconnu,‖ moins farouche à ma voix,Vint au cercle conteur‖ prendre place une fois.
Ce qui m’a fait pleurer,‖ jamais je ne l’oublie :C’est un songe du cœur,‖ il survit au réveil.Si le charme en pouvait‖ deux fois être pareil,Mes sœurs, je vous dirais,‖ dans sa mélancolie,Ce songe, qu’en parlant‖ j’écoute encor tout bas ;Mais il est des accents‖ que l’on n’imite pas !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4[abba] 18[aa] 3[abab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (63 de 12, 1 de 10)· profil (4+6), 6+6
- Mots à la rime
- a écouteuse / aventureuse féminine, classiqueb vents / mouvants masculine, classiquea récits / assis masculine, classiquea l’histoire / croire féminine, classiquea flots / matelots masculine, classiquea attentive / fugitive féminine, classiquea beau / tombeau masculine, classiquea voiles / d’étoiles féminine, classiquea éclatant / m’attend masculine, classiquea ondes / profondes féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea Néréide / humide féminine, classiquea diamants / charmants masculine, classiquea d’envie / vie féminine, classiquea qu’autrefois / voix masculine, classiquea marraine / souveraine féminine, classiqueb sort / encor masculine, non classiquea féerie / rêverie féminine, classiqueb penché / cherché masculine, classiquea tranquille / t’exile féminine, classiqueb jamais / l’aimais masculine, classiquea France / l’espérance féminine, classiquea conduit / luit masculine, classiquea prospère / père féminine, classiquea lui / aujourd’hui masculine, classiquea ondes / répondes féminine, classiqueb français / chérissais masculine, classiquea voix / fois masculine, classiquea l’oublie / mélancolie féminine, classiqueb réveil / pareil masculine, classiquea bas / pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources