Poésies, 1830· Idylles
Le miroir
Comme un enfant cruel‖ tourmente la douceurDe l’agneau craintif qu’il enchaîne,Amour, je t’ai vu rire‖ à l’accent de ma peine.J’en ai pleuré pour toi,‖ de honte et de douleur.Mais l’agneau gémissant‖ rêve au joug qui l’opprime ;Il le brise en silence‖ et retourne au vallon.Adieu, cruel enfant‖ dont je fus la victime,Adieu, le pauvre agneau‖ m’a rendu la raison.Joyeux et bondissant‖ des vallons aux prairies,Dégagé de l’anneau de ferQui le blessa longtemps‖ sous des chaînes fleuries,Il voit l’herbe plus verte‖ et le ruisseau plus clair.Ma fierté languissante‖ est enfin éveillée ;Je repousse en fuyant‖ tes amères faveurs,Et, sous ma guirlande effeuillée,J’ai brisé tes fers imposteurs.
Ne viens pas me troubler,‖ Amour ! je suis heureuse ;Je ne sens plus le poids‖ d’un lien détesté.Mais quoi ! sa fraîche empreinte‖ est encor douloureuse.Ah ! laisse un long repos‖ au cœur qui l’a porté !Va rendre ce lien‖ à l’ingrat que j’oublie :C’est à toi d’obéir,‖ tu n’es plus mon vainqueur ;Tu ne l’es plus ! Mes chants,‖ ma liberté, ma vie,J’ai tout repris avec mon cœur.Qu’il promène le sien‖ sur tes ailes légères.Je le verrai sans trouble ;‖ il n’est plus rien pour moi.Je ne l’attendrai plus‖ aux fêtes bocagères ;À peine il me souvient‖ qu’il y surprit ma foi.Je l’ai fui tout un jour sans répandre de larmes,Tout un jour ! Ah ! pour lui‖ mes yeux n’ont plus de pleurs.Je souris au miroir‖ en essayant des fleurs,Et le miroir m’apprend‖ qu’un sourire a des charmes.Comme le lin des champs‖ flotte au gré des zéphyrs,J’abandonne ma chevelure,Qui va flotter à l’aventure,Ainsi que mes nouveaux désirs.Oui, l’air qui m’environne, épuré par l’orage,Me rendra, comme aux fleurs,‖ l’éclat et la beauté,Et bientôt mon sort, sans nuage,Brillera comme un jour d’été.
Mais non, je ne veux point‖ de fleurs dans ma parure ;Ce qu’il aimait‖ ne doit plus m’embellir.Cachons-les avec soin ;‖ s’il venait, le parjure,Il croirait que pour lui‖ j’ai daigné les cueillir.S’il venait… Qu’ai-je dit ?‖ Quoi ! son audace extrêmeLe ramènerait-elle‖ où mon courroux l’attend ?Pourrait-il s’arracher‖ à ce monde qu’il aime,À ce juge léger‖ qui flatte un inconstant ?
Au fond de mon miroir‖ je vois errer son ombre ;Une ombre plus légère‖ appelle son regard ;Il la cherche lui-même,‖ il l’aborde ; il fait sombre ;Il soupire… Ah ! perfide !‖ est-ce encor le hasard ?…Oh ! comme il la regarde !‖ Oh ! comme il est près d’elle !Comme il lui peint l’ardeur‖ qu’il feignit avec moi !Il ne feint plus, car elle est belle :Amour ! va les unir,‖ ils n’attendent que toi !Je garde mes bouquets.‖ Ma parure est finie.Ma parure ! Et pour qui‖ tant de soins superflus ?Ce beau jour est voilé,‖ cette glace est ternie,Et le miroir ne sourit plus.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abba] 12[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (47 de 12, 12 de 8, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6)
- Mots à la rime
- a douceur / douleur masculine, classiqueb enchaîne / peine féminine, classiquea l’opprime / victime féminine, classiqueb vallon / raison masculine, classiquea prairies / fleuries féminine, classiqueb fer / clair masculine, classiquea éveillée / effeuillée féminine, classiqueb faveurs / imposteurs masculine, classiquea heureuse / douloureuse féminine, classiqueb détesté / porté masculine, classiquea j’oublie / vie féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea légères / bocagères féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea zéphyrs / désirs masculine, classiqueb chevelure / l’aventure féminine, classiquea l’orage / nuage féminine, classiqueb beauté / d’été masculine, classiquea parure / parjure féminine, classiqueb m’embellir / cueillir masculine, classiquea extrême / aime féminine, classiqueb l’attend / inconstant masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb regard / hasard masculine, classiquea d’elle / belle féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea finie / ternie féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources