Poésies, 1830· Poésies inédites mélanges
Le papillon malade
APOLOGUE
Las des fleurs, épuisé‖ de ses longues amours,Un papillon, dans sa vieillesse,(Il avait du printemps‖ goûté les plus beaux jours),Voyait d’un œil chagrin‖ la tendre hardiesseDes amants nouveau-nés,‖ dont le rapide essorEffleurait les boutons‖ qu’humectait la rosée.
Soulevant un matin‖ le débile ressortDe son aile à demi-brisée :« Tout a changé, dit-il,‖ tout se fane. AutrefoisL’univers n’avait point‖ cet aspect qui m’afflige.Oui, la nature se néglige ;Aussi pour la chanter‖ l’oiseau n’a plus de voix.Les papillons passés‖ avaient bien plus de charmes !Toutes les fleurs tombaient‖ sous nos brûlantes armesTouchés par le soleil,‖ nos légers vêtementsSemblaient brodés de diamants !Je ne vois plus rien sur la terreQui ressemble à mon beau matin !J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs,‖ prend une teinte austère,Et je n’ai plus de goût‖ aux restes du festin !Ce gazon si charmant,‖ ce duvet des prairies,Où mon vol fatigué‖ descendait vers le soir,Où Chloé, qui n’est plus,‖ vint chanter et s’asseoir,N’offre plus qu’un vert pâle‖ et des couleurs flétries !L’air me soutient à peine‖ à travers les brouillardsQui voilent le soleil‖ de mes longues journées ;Mes heures, sans amour,‖ se changent en années :Hélas ! que je plains les vieillards !
Je voudrais, cependant,‖ que mon expérienceServît à tous ces fils de l’air.Sous des bouquets flétris‖ j’ai puisé ma science,J’ai défini la vie,‖ enfants : c’est un éclair !Frêles triomphateurs !‖ vos ailes intrépidesS’arrêteront un jour‖ avec étonnement :Plus de larcins alors,‖ plus de baisers avides ;Les roses subiront‖ un affreux changement.
Je croyais comme vous‖ qu’une flamme immortelleCoulait dans les parfums‖ créés pour me nourrir,Qu’une fleur était toujours belle,Et que rien ne devait mourir.Mais le temps m’a parlé ;‖ sa sévère éloquenceA détendu mon vol‖ et glacé mes penchants :Le coteau me fatigue‖ et je me traîne aux champs ;Enfin, je vois la mort‖ où votre inconséquencePoursuit la volupté.‖ Je n’ai plus de désir,Car on dit que l’amour‖ est un bonheur coupable :Hélas ! d’y succomber‖ je ne suis plus capable,Et je suis tout honteux‖ d’avoir eu du plaisir. »
Près du sybarite, invalide,Un papillon naissait‖ dans toute sa beauté :Cette plainte l’étonne ;‖ il rêve, il est tentéDe rentrer dans sa chrysalide.« Quoi ! dit-il, ce ciel pur,‖ ce soleil généreux,Qui me transforme‖ et qui me fait éclore,Mon berceau transparent‖ qu’il chauffe et qu’il colore.Tous ces biens me rendront‖ coupable et malheureux !Mais un instinct si doux‖ m’attire dans la vie !Un souffle si puissant‖ m’appelle autour des fleurs !Là-bas, ces coteaux verts,‖ ces brillantes couleursFont naître tant d’espoir,‖ tant d’amour, tant d’envie !Oh ! tais-toi, pauvre sage,‖ ou pauvre ingrat, tais-toi !Tu nous défends les fleurs‖ encor penché sur elles.Dors, si tu n’aimes plus ;‖ mais les cieux sont à moi :J’éclos pour m’envoler,‖ et je risque mes ailes ! »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7[abab] 8[abba] 2[aa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (51 de 12, 12 de 8, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6)
- Mots à la rime
- a amours / jours masculine, classiqueb vieillesse / hardiesse féminine, classiquea essor / ressort masculine, non classiqueb rosée / demi-brisée féminine, classiquea Autrefois / voix masculine, classiqueb m’afflige / néglige féminine, classiquea charmes / armes féminine, classiquea vêtements / diamants masculine, classiquea terre / austère féminine, classiqueb matin / festin masculine, classiquea prairies / flétries féminine, classiqueb soir / s’asseoir masculine, classiquea brouillards / vieillards masculine, classiqueb journées / années féminine, classiquea expérience / science féminine, classiqueb l’air / éclair masculine, classiquea intrépides / avides féminine, classiqueb étonnement / changement masculine, classiquea immortelle / belle féminine, classiqueb nourrir / mourir masculine, classiquea éloquence / inconséquence féminine, classiqueb penchants / champs masculine, classiquea désir / plaisir masculine, classiqueb coupable / capable féminine, classiquea invalide / chrysalide féminine, classiqueb beauté / tenté masculine, classiquea généreux / malheureux masculine, classiqueb éclore / colore féminine, classiquea vie / d’envie féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea tais-toi / moi masculine, classiqueb elles / ailes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources