Poésies, 1830· Élégies
Le printemps
Le printemps est si beau !‖ Sa chaleur embauméeDescend au fond des cœurs‖ réveillés et surpris :Une voix qui dormait,‖ une ombre accoutumée,Redemande l’amour‖ à nos sens attendris.La raison vainement‖ à ce danger s’oppose,L’image inattendue‖ enivre la raison :Tel un insecte ailé‖ s’élance sur la rose,Et la brûle d’un doux poison.Des jeunes souvenirs‖ la foule caressanteAccourt, brave la crainte,‖ et l’espace et le temps :Qui n’a cru respirer,‖ dans la fleur renaissante,Les parfums regrettés‖ de ses premiers printemps ?Et moi, dans un accent‖ qui trouble et qui captive,Naguère un charme triste‖ est venu m’attendrir.L’écouterai-je encor,‖ curieuse et craintive,Ce doux accent qui fait mourir ?Ce nom… j’allais le dire ;‖ il m’est donc cher encore ?Ma frayeur n’a donc plus‖ de force contre lui ?Toi, qui ne m’entends pas,‖ d’où vient que je t’implore ?N’es-tu pas loin ? n’ai-je pas fui ?Reverrai-je tes yeux,‖ dont l’ardente prièreObtiendrait tout des cieux ?Oui, pour ne les plus voir‖ j’abaisse ma paupière,Je m’enfuis dans mon âme,‖ et j’ai revu tes yeux !
L’oiseau né sous nos toits,‖ dans la saison brûlante,Tourne autour des maisons‖ qu’il reconnaît toujours,Effleure dans son vol‖ l’ardoise étincelante,S’y pose, chante, fuit,‖ et revient tous les jours :Ton chant avec le sien‖ se fond dans ma pensée ;Trop de bonheur remplit‖ ma poitrine oppressée ;Je pâlis de plaisir‖ à ces cris du retour ;J’ai ressenti ta voix,‖ j’ai reconnu l’amour !
Dans le demi-sommeil‖ où je tombe rêveuse,Je te crains, je t’espère‖ et je te sens venir ;Tu parles, mais si bas !‖ une oreille amoureusePeut seule entendre et retenir :« Veux-tu, mais ne dis pas‖ que l’heure est trop rapide,« Veux-tu voir la montagne‖ et le courant limpide ?« Veux-tu venir au pied‖ du grand chêne abattu ? »Moi, je ne réponds pas‖ pour écouter : « Veux-tu ?« Veux-tu, mais ne dis pas‖ que la lune est cachée,« Veux-tu voir notre image‖ au bord des flots penchée ?« Ne tremble pas, tout dort ;‖ l’écho même s’est tu. »Et mon refus se meurt‖ en écoutant : « Veux-tu ! »
D’un bouquet ma tristesse hier s’était parée ;Dans l’ombre, tout à coup,‖ qui l’ôta de mon sein ?Ai-je senti le feu‖ de ta main adorée ?Est-ce toi, mon amour,‖ qui cueillis ce larcin ?Pourquoi troubler mon sort‖ qui devenait paisible ?Dans tout ce qui me plaît‖ viens-tu tenter ma foi ?Dis ! pourquoi ta main invisibleSe pose-t-elle encor sur moi ?Pourquoi ton haleine enflamméeSoulève-t-elle mes cheveux ?Pourquoi ce faible écho,‖ craintif comme nos vœux,Dit-il contre mon cœur :‖ « Bonsoir, ma bien-aimée ! »Ah ! je t’en prie,‖ il ne faut plus venirRedemander‖ mon âme presque heureuse.Je crains de toi‖ jusqu’à ton souvenir :Loin du danger‖ je suis encor peureuse…
Je ne t’accuse pas !‖ Qui sait si le tombeauSera froid sur mon corps,‖ si ton souffle l’effleure ?Je ne t’accuse pas ! je pleure,Et j’aime le printemps ;‖ le printemps est si beau !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abab] 6[aa] 2[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (50 de 12, 9 de 8, 4 de 10, 1 de 6)· profil 8, 6+6, 4+6, (6)
- Mots à la rime
- a embaumée / accoutumée féminine, classiqueb surpris / attendris masculine, classiquea s’oppose / rose féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquea caressante / renaissante féminine, classiqueb temps / printemps masculine, classiquea captive / craintive féminine, classiqueb m’attendrir / mourir masculine, classiquea encore / t’implore féminine, classiqueb lui / fui masculine, classiquea prière / paupière féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea brûlante / étincelante féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea pensée / oppressée féminine, classiquea retour / l’amour masculine, classiquea rêveuse / amoureuse féminine, classiqueb venir / retenir masculine, classiquea rapide / limpide féminine, classiquea abattu / Veux-tu masculine, classiquea cachée / penchée féminine, classiquea tu / Veux-tu masculine, classiquea parée / adorée féminine, classiqueb sein / larcin masculine, classiquea paisible / invisible féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea enflammée / bien-aimée féminine, classiqueb cheveux / vœux masculine, classiquea venir / souvenir masculine, classiqueb heureuse / peureuse féminine, classiquea tombeau / beau masculine, classiqueb l’effleure / pleure féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources