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un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Poésies diverses

Les deux abeilles

À MON ONCLE

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins et décasyllabes, 76 vers

Au fond d’une vallée‖ où s’éveillaient les fleurs,On vit légèrement‖ descendre deux abeilles ;Elles cherchaient des yeux‖ ces fleurs, tendres merveilles,Où l’aurore en passant‖ avait laissé des pleurs.L’herbe brillait‖ de perles arrosée ;L’horizon bleu,‖ les gouttes de rosée,Sur la colline‖ une ardente clarté,Tout annonçait‖ un jour brûlant d’été,Tout l’attestait ;‖ car un jardin rustiqueRépandait à l’entour‖ des deux errantes sœursDe frais parfums,‖ d’attrayantes douceurs,Et d’un souffle embaumé‖ la langueur sympathique.Toutes deux ont franchi‖ l’enclos vert du jardin :« Voyez ! » dit la plus vive,‖ elle était frêle et blonde,« Voyez que de trésors !‖ ce n’est rien que jasmin,Lilas, rose, et je crois‖ toutes les fleurs du monde. »Cette folle suivait‖ son volage désir,Aux suaves bouquets‖ se suspendait à peine,Prodiguant ses baisers‖ jusqu’à manquer d’haleine,Disant : « Demain le miel,‖ aujourd’hui le plaisir ! »

L’autre, plus posément,‖ savourait les délicesDu banquet préparé‖ pour les filles de l’air,Et, prévoyante‖ aux besoins de l’hiver,Pour la ruche épuisée‖ en gardait les prémices.Leurs ailes en tremblaient ;‖ mais un globe fatal,Suspendu dans les fleurs‖ sous la méridienne,Semble de l’ambroisie‖ offrir le doux régalÀ la jeune épicurienne.Sous ce cristal frappé‖ de tous les feux du ciel,S’échauffe et fermente le miel,Innocente liqueur‖ pour l’homme préparée,Mais qui donne la mort‖ à la mouche dorée ;Sa force s’y consume,‖ et sa raison s’y perd.L’abîme transparent‖ par malheur est ouvert ;L’imprudente n’y voit‖ qu’un don de la fortune ;Sa sœur, qui l’en détourne,‖ est presqu’une importune,Et, malgré ses conseils,‖ elle court s’y plonger :Quand on veut le bonheur,‖ en voit-on le danger ?« Par quel charme imposteur‖ vous êtes asservie,Dit l’autre en soupirant ;‖ vous me faites pitié ;Quittez ce doux breuvage,‖ au nom de l’amitié,Peut-être, hélas !‖ au nom de votre vie !Vous ne m’écoutez pas.‖ Je reviendrai ce soir.Ô ma sœur ! le travail‖ est utile à notre âge.Puissé-je ne pas voir‖ bientôt, chère volage,Ce que je tremble de prévoir. »

Elle retourne aux fleurs‖ avec inquiétude.Ce beau jour lui paraît‖ plus lent qu’un autre jour ;Tout suc lui semble amer,‖ et sa sollicitudeImplore, et croit du soir‖ avancer le retour.

Enfin à l’horizon‖ le soleil va s’éteindre ;Elle vole à sa sœur,‖ et, tout près de l’atteindre,L’appelle en la grondant‖ d’un ton craintif et doux :« Allons, il se fait tard ;‖ me voici, venez-vous ?

— Il n’est plus temps, ma sœur,‖ je suis trop accablée ;Je ne puis plus‖ me sauver de ce lieu.Je vous regarde encor,‖ mais ma vue est troublée ;Mon corps brûle et languit ;‖ venez me dire adieu,Je ne puis me mouvoir.‖ Un grand feu me dévore :Mes ailes, je le sens,‖ ne peuvent m’emporter ;Voyez comme je suis !‖ mais soyez bonne encore ;Si mon crime (il est grand !‖) ne peut se racheter,Ne me haïssez pas,‖ je n’étais pas méchante :La volupté trompeuse‖ égarait ma raison ;Ce breuvage mortel‖ dont l’ardeur nous enchante,Que je l’aimais, ma sœur !‖ et c’était un poison !Je me repens, et je succombe.Sous une fleur creusez ma tombe.Adieu ! Pourquoi le ciel‖ créa-t-il le désir,S’il a caché‖ la mort dans le plaisir ? »Elle ne parle plus.‖ Ses ailes s’étendirent,Ses petits pieds‖ doucement se raidirent ;Et sa sœur gémissante‖ eut peine à s’envoler.Ce tableau d’un long deuil‖ accabla sa mémoire ;Elle fut toujours triste,‖ et jamais, dit l’histoire,Même au sein du travail‖ ne put se consoler.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
7[abba] 12[aa] 6[abab]
Mètre
Alexandrins et décasyllabes (60 de 12, 11 de 10, 5 de 8)· profil 8, 6+6, 4+6
Mots à la rime
a fleurs / pleurs masculine, classiqueb abeilles / merveilles féminine, classiquea arrosée / rosée féminine, classiquea clarté / d’été masculine, classiquea rustique / sympathique féminine, classiqueb sœurs / douceurs masculine, classiquea jardin / jasmin masculine, classiqueb blonde / monde féminine, classiquea désir / plaisir masculine, classiqueb peine / d’haleine féminine, classiquea délices / prémices féminine, classiqueb l’air / l’hiver masculine, classiquea fatal / régal masculine, classiqueb méridienne / épicurienne féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiquea préparée / dorée féminine, classiquea perd / ouvert masculine, classiquea fortune / importune féminine, classiquea plonger / danger masculine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb pitié / l’amitié masculine, classiquea soir / prévoir masculine, classiqueb âge / volage féminine, classiquea inquiétude / sollicitude féminine, classiqueb jour / retour masculine, classiquea s’éteindre / l’atteindre féminine, classiquea doux / venez-vous masculine, classiquea accablée / troublée féminine, classiqueb lieu / adieu masculine, classiquea dévore / encore féminine, classiqueb m’emporter / racheter masculine, classiquea méchante / enchante féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquea succombe / tombe féminine, classiquea s’étendirent / raidirent féminine, classiquea s’envoler / consoler masculine, classiqueb mémoire / l’histoire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources