Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Idylles
À Mademoiselle de la Charce
POUR LA FONTAINE DE VAUCLUSE
QUAND vous me pressez de chanterPour une fontaine fameuse,Vous avez oublié‖ que je suis paresseuse ;Qu’un simple madrigal‖ pourrait m’épouvanter ;Qu’entre une santé languissanteEt d’illustres amis‖ par le sort outragésMes soins sont toujours partagés.Par plus d’une raison‖ devenez moins pressante.Daphné, vous ne savez‖ à quoi vous m’engagez.Peut-être croyez-vous‖ que, toujours insensible,Je vous décrirai dans mes vers,Entre de hauts rochers‖ dont l’aspect est terrible,Des prés toujours fleuris,‖ des arbres toujours vertsUne source orgueilleuse et pure,Dont l’eau, sur cent rochers divers,D’une mousse verte couverts,S’épanche, bouillonne, murmure ;Des agneaux bondissans‖ sur la tendre verdure,Et de leurs conducteurs‖ les rustiques concerts.De ce fameux désert‖ la beauté surprenante,Que la nature seule‖ a pris soin de former,Amusait autrefois‖ mon âme indifférente.Combien de fois, hélas !‖ m’a-t-elle su charmer !Cet heureux temps n’est plus :‖ languissante, attendrie,Je regarde indifféremmentLes plus brillantes eaux,‖ la plus verte prairie ;Et du soin de ma bergerieJe ne fais même plus‖ mon divertissement.Je passe tout le jour‖ dans une rêverieQu’on dit qui m’empoisonnera.À tout autre plaisir‖ mon esprit se refuse ;Et si vous me forcez‖ à parler de Vaucluse,Mon cœur tout seul en parlera.Je laisserai conter‖ de sa source inconnueCe qu’elle a de prodigieux,Sa fuite, son retour,‖ et la vaste étendueQu’arrose son cours furieux.Je suivrai le penchant‖ de mon âme enflammée :Je ne vous ferai voir‖ dans ces aimables lieuxQue Laure tendrement aimée,Et Pétrarque victorieux.
Aussi bien de Vaucluse‖ ils font encor la gloire :Le temps qui détruit tout‖ respecte leurs plaisirs :Les ruisseaux, les rochers,‖ les oiseaux, les zéphyrsFont tous les jours leur tendre histoire.Oui, cette vive source,‖ en roulant sur ces bords,Semble nous raconter‖ les tourmens, les transportsQue Pétrarque sentait‖ pour la divine Laure.Il exprima si bien‖ sa peine, son ardeur,Que Laure, malgré sa rigueur,L’écouta, plaignit sa langueur,Et fit peut-être plus encore.
Dans cet antre profond,‖ où, sans autres témoinsQue la naïade et le zéphyre,Laure sut, par de tendres soins,De l’amoureux Pétrarque‖ adoucir le martyre :Dans cet antre, où l’Amour‖ tant de fois fut vainqueur,Quelque fierté dont on se pique,On sent élever dans son cœurCe trouble dangereux‖ par qui l’amour s’explique,Quand il alarme la pudeur.
Ce n’est pas seulement‖ dans cet antre écartéQu’il reste de leurs feux‖ une marque immortelle :Ce fertile vallon‖ dont on a tant vantéLa solitude et la beauté,Voit mille fois le jour,‖ dans la saison nouvelle,Les rossignols,‖ les serins, les pinçonsRépéter sous son vert ombrageJe ne sais quel doux badinageDont ces heureux amans‖ leur donnaient des leçons.
Leurs noms sur ces rochers‖ peuvent encor se lire ;L’un avec l’autre est confondu ;Et l’âme à peine peut suffireAux tendres mouvemens‖ que leur mélange inspire.Quel charme est ici répandu !À nous faire imiter‖ ces amans tout conspire ;Par les soins de l’Amour‖ leurs soupirs conservésEnflamment l’air qu’on y respire ;Et les cœurs qui se sont sauvésDe son impitoyable empireÀ ces déserts sont réservés.
Tout ce qu’a de charmant‖ leur beauté naturelleNe peut m’occuper un moment.Les restes précieux‖ d’une flamme si belleFont de mon jeune cœur‖ le seul amusement.Ah ! qu’il m’entretient tendrementDu bonheur de la belle Laure !Et qu’à parler sincèrement,Il serait doux d’aimer,‖ si l’on trouvait encoreUn cœur comme le cœur‖ de son illustre amant !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4[abba] 1[abbab] 6[abab] 1[abbaab] 2[abacbc] 1[aa] 1[abbba] 3[ababa] 1[abaab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (49 de 12, 40 de 8, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6)
- Mots à la rime
- a chanter / m’épouvanter masculine, classiqueb fameuse / paresseuse féminine, classiquea languissante / pressante féminine, classiqueb outragés / partagés / m’engagez masculine, classiquea insensible / terrible féminine, classiqueb vers / verts masculine, classiquea pure / murmure / verdure féminine, classiqueb divers / couverts / concerts masculine, classiquea surprenante / indifférente féminine, classiqueb former / charmer masculine, classiquea attendrie / prairie féminine, classiqueb indifféremment / divertissement masculine, classiquec bergerie / rêverie féminine, classiquea m’empoisonnera / parlera masculine, classiqueb refuse / Vaucluse féminine, classiquea inconnue / étendue féminine, classiqueb prodigieux / furieux masculine, classiquea enflammée / aimée féminine, classiqueb lieux / victorieux masculine, classiquea gloire / histoire féminine, classiqueb plaisirs / zéphyrs masculine, classiquea bords / transports masculine, classiquea Laure / encore féminine, classiqueb ardeur / rigueur / langueur masculine, classiquea témoins / soins masculine, classiqueb zéphyre / martyre féminine, classiquea vainqueur / cœur / pudeur masculine, classiqueb pique / s’explique féminine, classiquea écarté / vanté / beauté masculine, classiqueb immortelle / nouvelle féminine, classiquea pinçons / leçons masculine, classiqueb ombrage / badinage féminine, classiquea lire / suffire féminine, classiqueb confondu / répandu masculine, classiquec inspire / conspire féminine, classiquea conservés / sauvés / réservés masculine, classiqueb respire / empire féminine, classiquea naturelle / belle féminine, classiqueb moment / amusement masculine, classiquea tendrement / sincèrement / amant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources